dimanche, 31 décembre 2017 07:31

La campagne de Saxe de 1806 ou le triomphe de l’Aigle

Écrit par
Évaluer cet élément
(0 Votes)

Mai  1940. Les armées alliées (anglaises et françaises) s’avancent en Belgique en réponse à l’offensive allemande dans les Pays-Bas et en Belgique. Ce faisant, elles prêtent leur flanc à l’attaque principale des divisions de Panzers (les chars allemands) qui a lieue au travers même des Ardennes, réputées infranchissables par des moyens blindés. Soutenus par l’infanterie et une aviation omniprésente, les divisions blindées allemandes percent la défense alliée et contournent les armées alliées imprudemment avancées en Belgique dans le but de les couper de leurs bases arrières. Le reste de l’histoire est bien connu, la retraite se transforme en débâcle et en deux mois, la France est écrasée. Cette histoire, si amère  soit-elle, est bien connue. Pourtant, nos voisins allemands ne sont pas les premiers à expérimenter cette manœuvre éclair aux résultats si grandioses…

1er décembre 1805, non loin de Brünn (Brno en actuelle République Tchèque).

L’émissaire prussien Haugwitz, en mission auprès du quartier général de Napoléon, était à deux doigts d’annoncer la déclaration de guerre de la Prusse à la France. Mais le 1er décembre était une veille de bataille un peu particulière et l’émissaire résolu d’attendre les résultats de la journée à venir. Le lendemain, l’armée française offrait à Napoléon le plus bel anniversaire de son sacre qu’il eu pu rêver : les armées autrichiennes et russes étaient écrasées à Austerlitz, la bataille des Trois Empereurs (car s’y trouvaient en effet Napoléon, François Ier d’Autriche et le Tsar Alexandre). Le lendemain, Haugwitz félicitait l’Empereur des Français pour sa belle victoire : l’émissaire avait compris que le moment n’était pas venu de déclarer la guerre à la France.

Pourtant, ce recul diplomatique ne devait pas durer : le parti de la guerre à Berlin se joignait aux efforts diplomatiques de l’Angleterre et la création de la Confédération du Rhin par Napoléon, à même de contrebalancer l’équilibre des forces en Allemagne, devait finaliser la décision de Frédéric-Guillaume III de déclarer la guerre à la France et de mettre son armée en campagne, sans attendre le renfort des Russes. La guerre de la Quatrième Coalition (Angleterre, Russie, Prusse, Saxe, Suède) débutait et on était alors en plein été de l’année 1806.

Sur le papier, la balle était dans le camp prussien : l’armée prussienne était forte de 180 000 hommes environ, à opposer aux 160 000 Français. Elle disposait également de plus de canons que l’armée française et était commandée par le fameux duc de Brunswick, un héros de guerre prussien, auréolé de gloire depuis la guerre de Sept Ans, près de quarante ans auparavant.

Les Prussiens étaient certains de l’emporter. Un courant anti-français particulièrement fort animait les officiers. Oui, la campagne serait de courte durée, le temps de marcher sur Paris. Avec ses bases à Leipzig en Saxe, l’armée Saxo-Prussienne s’avança vers l’ouest en trois masses : la principale (67 000 hommes), sous Brunswick qu’accompagnait le Roi de Prusse en personne ; la secondaire sous Hohenlohe (42 000 hommes) ; la réserve sous Ruchel (27 000 hommes). D’autres troupes étaient en cours de rassemblement : 25 000 hommes sous Lestocq, 15 000 sous Württemberg.

Les Prussiens attendaient les Français derrière le Rhin, ceux-ci étaient en fait dissimulés derrière la forêt dense de Thuringe. Autrement dit, les 160 000 hommes de la Grande Armée étaient déjà sur le flanc prussien.

Napoléon organisa ses corps d’armée (des armées miniatures comme on l’a vu dans l’article sur Lazare Hoche et comprenant environ entre 15 et 27 000 hommes) en trois colonnes. Le centre avec la cavalerie de Murat, le Ier Corps de Bernadotte, le IIIème Corps de Davout (un nom à retenir) et la Garde Impériale ; la gauche avec le Vème Corps de Lannes (un autre nom à retenir) et le VIIème Corps d’Augereau ; la droite avec le IVème Corps de Soult et le VIème Corps de Ney. L’objectif était simple : venir placer la Grande armée entre les troupes prussiennes avancées en Saxe et leurs bases et notamment les couper de Berlin et Leipzig.

Le 8 octobre, les troupes s’ébranlent…

Le premier sang fut versé à Schleiz le 9 octobre, où une division Saxo-prussienne fut culbutée par le maréchal Bernadotte. Alertés de la manœuvre sur leur flanc, les troupes de Frédéric-Guillaume firent volte face non sans un certain désordre. C’était à présent une course contre la montre qui se jouait entre les Prussiens et les Français. A ce jeu-là, la Grande armée et son chef avaient une longueur d’avance.

Le 10 octobre 1806, le maréchal Lannes rencontrait à Saalfed un fort contingent dirigé par le prince de Prusse Louis-Ferdinand. Avec une énergie inlassable et des tactiques inconnues des Prussiens, Lannes força la position ennemie (avec notamment le fameux 17ème Léger en tête – un régiment d’infanterie d’élite) et lui fit de grandes pertes dont Louis-Ferdinand, tué dans un engagement de cavalerie à la fin de la bataille.

Avec cette victoire, les Français avaient réussi la première partie de la manœuvre : parvenir à sortir de la forêt de Thuringe et à s’enfoncer en Saxe. Il fallait maintenant venir couper la ligne de retraite Prussienne…

D’après les renseignements dont disposait Napoléon, l’armée du duc de Brunswick se situait dans les environs d’Iéna avec sa ligne de retraite passant par Gera puis Leipzig ; celle de Hohenlohe serait plus à l’ouest avec sa route de retraite passant par Naumburg puis Leipzig. Par un nouvel effort et une nouvelle marche rapide, la Grande armée se mit en position pour couper effectivement ces deux axes : le IIIème corps fut envoyé à Naumburg à l’extrémité droite de l’armée ; le IVème se dirigea sur Gera ; le Vème corps marcha sur Iéna ; les VIème et VIIème suivaient ; le Ier corps servait de liaison entre Davout et le reste de l’armée un peu au nord de Gera.

Le 12 au soir, la manœuvre avait fonctionné parfaitement et les Français avait coupé les routes de repli de l’armée prussienne – comme le feraient les Panzers cent quarante ans plus tard. Les Prussiens se mirent en mouvement pour rouvrir leurs routes de repli…

14 octobre 1806. Une journée mémorable allait débuter.

Dans la nuit, le maréchal Lannes avait fait grimper le Landgrafenberg – une hauteur difficile d’accès et accidentée située devant Iéna  - à ses troupes et à son artillerie. Ainsi donc, le chef du Vème corps disposait de tout son corps sur la hauteur qui aurait pu être un obstacle infranchissable lors du combat à venir. Pour autant, il était adossé à la Saale (rivière qui coule depuis l’Elbe via Magdebourg et Iéna) avec bien peu d’espace pour se déployer correctement. Ce désavantage était important car si les Français ne pouvaient gagner assez d’espace, ils ne pourraient pas exploiter leur supériorité numérique lorsque les autres corps (Augereau, Ney, Soult) arriveraient sur le champ de bataille. Tout reposait donc sur les épaules du Vème corps.

Et il fit des prodiges ! Avec le 17ème Léger toujours en pointe des combats, les soldats de Lannes refoulèrent Prussiens et Saxons. Bientôt, une division d’Augereau pu se joindre au combat et se couvrit de gloire tout autant. Ney et Soult s’approchaient mais ne pouvaient encore s’engager faute de place. Pourtant, la pression exercée par Lannes finit par payer et la gauche prussienne fut obliger de céder du terrain : Soult s’y engouffra immédiatement et vînt relever les troupes de Lannes, épuisées. Les Prussiens se battaient vaillamment mais ne pouvaient arrêter les vétérans français au moral inébranlable.

A ce moment, au loin, la rumeur d’une importante troupe de renfort ennemie se fit entendre. Il s’agissait de Ruchel qui débouchait enfin alors que toute la ligne prussienne reculait maintenant : il arrivait trop tard, la messe était dite. L’armée prussienne avait été battue et sévèrement. Elle laissait dix mille tués et blessés et quinze mille prisonniers aux mains des Français.

Pourtant, Napoléon malgré son génie, s’était trompé. Il n’avait pas affronté l’armée principale comme prévue mais le corps de Hohenlohe moins la division que Lannes avait écrasée à Saalfed ; soit une force d’à peine trente-cinq mille hommes renforcée par les quinze mille hommes que Ruchel avait pu amener.

Où était donc passée l’armée principale ? Ce devait donc être celle dont la ligne de retraite menait à Naumburg, tenue par le seul IIIème corps de Davout…Ce dernier commandait un corps de trois divisions d’infanterie (divisions Gudin, Friant et Morand) et une division de cavalerie pour un total de 27 000 hommes. L’armée principale du duc de Brunswick comptait plus de 60 000 hommes ; la défaite de Davout ne faisait aucun doute.

Le même jour donc, vers 08h30, la division de von Schmettau s’avançait vers le village de Hassenhausen, tenu par la division Gudin. Les Prussiens étaient soutenus par l’importante cavalerie de Blücher (le futur vainqueur de Waterloo) sur leur gauche. Les Français, pressés de toute part, durent reculer dans le village. Mais rapidement, la division Friant monta en ligne et se disposa en carré (une sorte de tortue moderne protégeant l’infanterie de la cavalerie) à la droite de Gudin. L’avance de Friant mis les cavaliers de Blücher en difficulté. Mais plutôt que de reculer, le Prussien fonça : ce serait sa marque de fabrique.  Alors que la cavalerie s’écrasait vainement contre les solides carrés français, l’infanterie de von Schmettau était sèchement repoussée devant Hassenhausen.

Pour autant, Brunswick avait de nombreux renforts à venir : la division de Wartenleben fut engagée sur la droite prussienne, menaçant le flanc gauche de Gudin. Le vieux duc organisa une attaque générale, mais le sort frappa : lui et von Schmettau furent mortellement blessés, jetant le trouble dans la ligne de bataille prussienne. Les Prussiens hésitèrent lorsqu’ils auraient du porter l’estocade finale. De nouveaux renforts prussiens arrivèrent sur le champ de bataille menés par le Prince d’Orange. Mais, sans commandant en chef, la décision de leur emploi revenait brusquement au roi de Prusse, qui n’avait certes pas l’expérience de son défunt commandant d’armée. Il divisa les forces du Prince d’Orange entre les deux flancs prussiens : il s’empêchait donc de porter toute attaque décisive.

Du côté français, la division Morand arrivait enfin et s’engageait sur la gauche, dégarnie et en danger d’être tournée. Mais l’attaque décisive des Prussiens ne vint jamais. Aussi, à 11h00, le maréchal Davout pris l’initiative, profitant de l’inaction de son adversaire et contre-attaqua sur toute la ligne. A 12h00, tout était terminé. Le centre de von Schmettau s’était évaporé, la cavalerie de Blücher était brisée et le reste de l’armée prussienne s’engageait dans un maladroit repli…

Seul contre tous, Davout avait vaincu l’armée principale prussienne et venait de la mettre en déroute, lui faisant 14 000 tués, blessés et prisonniers pour 7 000 pertes françaises. Il serait plus tard félicité du titre de Duc d’Auerstaedt (un titre que la famille a toujours aujourd’hui) et s’offrait le droit d’entrer à Berlin à la tête de la Grande Armée quelques jours plus tard.

Dans l’immédiat, les Français devaient consolider leurs deux victoires. En effet, une victoire sur un champ de bataille n’est rien sans une poursuite efficace.

Elle fut terrible… En moins de deux semaines de poursuite, l’armée prussienne cessa simplement d’exister. Les troupes capitulèrent les unes après les autres aux corps français lancés à leur poursuite. La campagne de Saxe prenait fin deux semaines après avoir débuté avec les résultats les plus décisifs. Mais la guerre contre la Prusse ne se terminerait qu’en 1807 après les dures batailles de Pultusk, Eylau (qu’on retrouve dans le Colonel Chabert) et surtout la victoire absolue de Friedland contre les Russes au printemps.

En 1940 comme en 1806, une armée confiante dans ses moyens mais qui n’avait pas suivi les évolutions de son temps avait été prise de vitesse, tournée puis détruite. Alors qu’en 1940 l’équilibre des forces penche du côté allemand, l’avantage initial n’est certainement pas dans le camp de Napoléon en 1806. En effet, les Prussiens sont alliés à l’Angleterre et à la Russie dont les moyens combinés sont deux fois supérieurs à ceux dont dispose la France. C’est là que la victoire française de 1806 en devient plus incroyable encore. Depuis 1940, cette manœuvre type a été bien entendu encore employée, par exemple dans le désert du Koweit en 1991 par les forces de la Coalition menée par le général Schwarzkopf (Tempête du Désert) avec les mêmes résultats décisifs.  

 

(NDLR : Merci à la Bibliothèque Nationale de France (BnF) de mettre à disposition de tout un chacun le fond de carte Étude tactique de la campagne de 1806 par Pascal Bressonnet, le Champ de bataille d'Iéna, E. Picard, gravure de E. Hémery, et l'estampe qui ouvre cet article, d'auteur inconnu, pour une utilisation non commerciale).

Lu 305 fois Dernière modification le dimanche, 31 décembre 2017 12:41

Éléments similaires (par tag)

Plus dans cette catégorie : « La Dame Blanche et le Roi Nourrisson

Laissez un commentaire

Assurez-vous d'entrer toutes les informations requises, indiquées par un astérisque (*). Le code HTML n'est pas autorisé.