lundi, 19 novembre 2018 13:26

Le bonnet d'âne était en jaune.

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Il y a d'abord la tristesse, bien-sûr. Le silence et le recueillement. Le sentiment de gâchis. Le temps de décence. Et je n'ai pas voulu publier tout de suite ici.

Mais ensuite, mais quand même, quelques questions, et une révolte, née d'un voyage en absurdie. Chez Jarry, ça m'aurait fait rire. Quoique. Je n'aime pas beaucoup Jarry. Je lui en veux d'exister et de révéler ce que parfois nous sommes. Aux Guignols de l'info, pour ceux qui les ont connus du temps de leur splendeur, oui, davantage. Je repense à la boîte à coucou de Johnny. La marionnette de Johnny faisait : « Ah que coucou ! » et la boîte répondait : « Coucou ! » Ça a fait rire la France pendant des années. Évidemment, je suis aussi compétent en finances publiques que la marionnette de Johnny, mais, plus ça va, plus j'ai l'impression désagréable que les finances publiques, c'est une boîte à coucou à la fois très simple et très compliquée. Très compliquée, parce qu'il faut passer des concours très difficiles, très longs, être très intelligent, gagner les élections, etc, pour la manipuler. Très simple, parce qu'à la fin, quand on a bien appuyé sur tous les boutons de la super calculette, on obtient toujours à peu près le même résultat : le fantôme de De Funès dans « La folie des grandeurs » s'échappe de la calculette tel le génie d'Aladin, mais, au lieu d'exaucer les vœux, proclame, comme d'habitude, grimaces inimitables comprises : « Les riches, c'est fait pour être très riches et les pauvres, très pauvres. » avant d'ajouter, éventuellement, « Les riches ne vont jamais en prison, ne passent pas par la case départ, mais reçoivent de nouveau 20 000 francs. » Quoiqu'à la fin, on se demande si ce n'est pas ça, les vœux. Et le comique de répétition lasse.

 

Pauvres gilets jaunes. Oui, pauvres, justement. Bien fait pour eux, sales ploucs. Ils n'avaient qu'à avoir plus d'argent. Impression du retour de La Fontaine ou de Molière. Mais sont-ils jamais partis ? « LE LOUP: « Nous sommes ici pour discuter de la manière dont vous allez être mangés. - LES MOUTONS : Mais nous ne voulons pas être mangés ! - LE LOUP : Soyez raisonnables, voyons, vous sortez du débat. Laissez-moi faire preuve de pédagogie. - LES MOUTONS : Nous allons bêler très fort !!! - LE LOUP : C'est votre droit le plus légitime, à condition que cela ne serve à rien, et qu'ensuite, vous soyez mangés. » Etc.

Bien entendu, c'est beaucoup plus compliqué que ça, on me dira que ça ressemble à un gigantesque échafaudage d'usine à gaz ou je ne sais quelle métaphore qui tient de l'art abstrait, que je ne peux pas comprendre, que je n'ai pas fait l'ENA, que je caricature. Pourtant, à la fin, mordicus, j'ai bien l'impression que tout retombe sous son propre poids et retrouve la pureté et la cruauté de la fable.

 

Mais de qui se moque-t-on ? Du plouc, au nom de l'intelligence. Un jeu très dangereux, qui fait déjà se lever en retour de manivelle des guillotines en papier mâché, en espérant que les vraies n'arrivent pas. Parce que le : « Bon, ok, tu es intelligent, mais moi je suis en vie. Comme ça, nous sommes quittes. », pour de bon, ça ne me ferait pas rire du tout. On sait comment ça commence, on est jamais bien certain de la suite. Et qui s'en moque ? Des gens que je ne connais pas, mais qui, de loin, ressemblent quand même beaucoup aux petits marquis qui avaient le droit d'envahir l'espace scénique du temps de Molière, pendant que la troupe de Molière jouait, et de s'exposer aux yeux de tous avec leur beaux costumes. Molière, ça fait partie de son génie, n'a jamais, à ma connaissance, méprisé les spectateurs du dernier rang, ceux qui venaient au théâtre se détendre après une journée de travail, il en avait au contraire une terreur et un respect presque sacré. Pourquoi ? Parce que le peuple n'était pas sage. Parce que le dernier rang pouvait provoquer des mouvements de foule, comme aujourd'hui au stade. Si une tirade plaisait, le dernier rang, enthousiaste, pouvait demander aux acteurs de la bisser. Si la pièce était nulle, le dernier rang pouvait contraindre les acteurs à baisser le rideau et à jeter le texte aux orties. Dans ce cas, naturellement, catastrophe, manger devenait plus compliqué pour les comédiens. Des principes au fond très sains, et qui ont contraint les auteurs à produire un théâtre d'exception.

Les siècles passent. Les structures demeurent. Au moins en partie. C'est facile de prendre de haut les gilets jaunes, nos nouveaux spectateurs du dernier rang. De tout ce que j'ai pu lire ou visionner, j'ai plutôt l'impression qu'ils font ce qu'ils peuvent, comme ils peuvent, avec les petits moyens qu'il leur reste. Un seul mort pour une jacquerie nationale, un mort de trop, bien entendu, c'est qu'ils doivent avoir la fureur polie et extrêmement modérée, les va nu pieds modernes. Coincés entre l'enclume et le marteau, sous prétexte de mieux les aider à devenir flexibles, ils trouvent la pièce mauvaise et les comédiens pas drôles. Le mouvement de foule est là, faut-il s'en étonner ? C'est facile de dire que ce n'est pas la seule priorité, que le gilet devrait être vert, gris, ou que sais-je encore ? On a connu des hésitations qui font mourir de faim et de soif devant un sac et blé et une fontaine. Il faut bien commencer quelque part.

Ce qui est absurde, ce qui fait mal, c'est qu'ils vont sans doute se faire quand même bouffer ; c'est que d'aucuns auront dû sortir la voiture pour faire grève entre autres contre le prix de l'essence... et faire des pleins renflouant l’État qui dit les entendre, tout en encaissant les euros des pleins. Bien entendu, il n'y a pas encore de planète de rechange, nous avons largement épuisé celle-ci, et nous redonnerait-on l'Eden sur une autre planète, qu'une bonne partie d'entre nous s'empresserait que tout remettre en coupe réglée pour le plaisir d'être plus riche que son voisin. Pour autant, il n'y a pas encore de justice de rechange non plus, de respect de rechange non plus.

On dirait quelque chose comme « Les animaux malades de la pollution au carbone », fable réchauffée, par Jean de la Fontaine, et oui, encore, sur le modèle des « animaux malades de la peste ». Et c'est le baudet qu'on charge, encore, alors qu'il n'en peut plus. Et c'est le baudet, bien brave, qui crie sa fureur sur Facebook, qui descend dans la rue en rappelant aux autres qu'il fait aussi ça pour eux... « Il vient de faire hi-han, c'est donc un provincial. » croit-on entendre murmurer les marquis. C'est tout un concept, ça, prendre l'argent où il n'est pas et éviter de le prendre où il est. On comprend qu'il faille faire beaucoup d'études pour y arriver. Ah, si seulement chaque gilet jaune avait monté sa banque et avait joué au casino sur les marchés, on aurait trouvé en deux coups de cuillères à pot les ressources nécessaires pour venir en aide à ces argentiers désargentés. Prospérité assurée pour tout le monde. Du coup, on aurait pu financer toute l'écologie qu'on voulait. Comment ça, j'ai tout faux ? Personne n'a jamais dit qu'il ne fallait pas se préoccuper de la planète, mais, là où certains voient des « beaufs », moi je vois plutôt des hobbits, qui échangeraient bien volontiers leur président contre Aragorn, si Aragorn apparaissait sur scène ; une « foule sentimentale » à la Souchon, qui ne supporte plus qu'on lui réponde : « Voyons, vous ne pouvez pas dire ça, c'est démago. » quand on pointe, entre autres plaisanteries, les 500 000 € de frais de vaisselle de Prince.

Jupiter et les Gaulois. Du jamais vu... « Qu'ils viennent me chercher ! » lance Jupiter. « Aucun souci, on arrive. - Mais non, rentrez chez vous. - Ah bon, désolé, on croyait rendre service. On ne faisait que traverser la rue. On va partir alors. » Quoique, si, ça me rappelle quand même quelque chose : le shérif de Nottingham autrefois. Seulement, comme ça devient très compliqué de voler clandestinement les riches pour donner aux pauvres dans les bois, que l'on ne sait pas où est passé Robin, ni Richard, c'est le peuple qui est dans la rue, espérant que le shérif lui fasse justice. Pas gagné. Et le ruissellement... Si j'ai bien compris la métaphore, ça consiste à donner aux riches pour qu'ils aient enfin assez d'argent pour en donner aux pauvres. Comme ça, de haut en bas, on fait durer le suspens pendant deux actes. C'est vrai quoi, si l'on donnait directement aux pauvres, il faudrait inventer une autre péripétie avant que le rideau ne tombe.

C'est là qu'on voit que Johnny manque. Jamais été fan de lui plus que ça, mais quand même, quel homme politique aurait aujourd'hui l'audace de chanter à la foule : « et même si c'est pas vrai, si on te l'a trop fait, si les mots sont usés, comme écrits à la craie » La craie, ça fait encore trop vieille école, instituteur, tableau noir, La Fontaine et Molière. Bonnet d'âne. Allez, bonnet d'âne, un par un, pour tous ces gilets jaunes qui ne comprennent rien à rien. Comment ça, ils sont vraiment nombreux et, un par un, ça coûterait un pognon de dingue en bonnets ? On n'a qu'à lever une nouvelle taxe pour financer ça. En attendant, matraques et lacrymos s'ils s'approchent trop près, croyant que ça changera quelque chose. Et coupez internet tant que vous y êtes. Ça leur donne l'illusion de pouvoir s'organiser, attise le sentiment d'injustice et les théories du complot. Les riches, c'est fait pour être très riches. Les pauvres, très pauvres. S'ils n'ont pas de pain, qu'ils mangent leur smartphone. Si la voiture est trop chère, qu'ils achètent une trottinette. Personne ne monte sur l'Olympe pour faire « Ah que coucou ! » à Jupiter.

Source de l'illustration : Partage info Police, sur Facebook. Mais bon, franchement, il n'y a qu'à se pencher pour récolter. Evidemment, on peut truquer des photos, mais il y a des vidéos et là, ça commence à faire beaucoup.

PS : Vlan, je me suis fait eu et la post-vérité a encore frappé. Comme le sort l'AFP, l'image que j'ai choisi comme illustration est en fait antidatée. Cela rend le problème plus complexe, mais, je pense, ne change rien sur le fond. Le ministère de l'intérieur avait avancé 282 000 manifestants. Beaucoup ont sorti la calculette, fait la division, et disent "de ce que j'ai vu, bien plus." A la limite, c'est rigolo de compter le nombre de cloques sur le mur, mais il y a le feu, là ! Si l'on ajoute la vidéo qui tourne avec la journaliste plateau qui coupe sa reporter terrain et lui reprend l'antenne pile au moment où elle annonce une charge de CRS sur des manifestants bons enfants, on se dit que la confiance règne, dans les deux sens. C'est vraiment tout un débat, la post-vérité, l'impression que le pipeau est devenu le roi des instruments à la place de l'orgue. Forcément, à la longue, ça génère des bouffées de haine. Et dire qu'on va bientôt fêter Noël...

Lu 49 fois Dernière modification le samedi, 01 décembre 2018 10:42
Philippe Perrier

Ancien journaliste littéraire, métis corso-greco-mayenais, taquineur de muses à ses heures perdues et actuellement stagiaire de la formation professionnelle "Grande Ecole du Numérique" Afpa/Aflokkat sur Ajaccio. Trois manuscrits achevés, deux en cours.

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