vendredi, 07 décembre 2018 14:33

Frédéric Lordon : quatre actes de comédie prophétique dès 2011 ? Écrivons le cinquième ! Spécial

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« J'ai mal pricé mon swap et mon spiel a losé / J'ai été un peu long et j'aurais dû shorter... » Vous n'avez rien compris à ces deux alexandrins ? Je vous rassure tout de suite, moi non plus. Et il semble bien que personne ne puisse les comprendre... Je viens de relire D'un retournement l'autre, la comédie sérieuse sur la crise financière, en quatre actes et en alexandrins, de Frédéric Lordon, d'où sont extraits ces deux petits bijoux d'hermétisme grotesque et globish. Deux alexandrins... Il n'en faut pas plus à Lordon, redoutable, pour enfermer le discours du trader, qui ne dira rien d'autre. Je peux me tromper, bien entendu, mais, justement, j'aimerais avoir vos avis et contre-expertises sur sa pièce, parue en 2011 au Seuil, façon théâtre dans un fauteuil. Et ce, si possible, une fois n'est pas coutume, de manière assez urgente.

 

 

Mon avis ? Quatre actes prophétiques. Oui, prophétiques. Je pense que c'est le mot juste. Seulement voilà, prophétique, c'est un mot très lourd, il y a des vrais et des faux prophètes et, sur ce coup-là, j'ai vraiment besoin d'aide pour démêler le vrai du faux. Quatre actes et pas cinq. Peut-être que la puissance visionnaire de Lordon n'allait pas au-delà de quatre, en 2011. On voudrait bien lire la suite. Oups, il suffit d'ouvrir les sites d'actus, premier degré ou parodiques en ce moment et d'ajouter la tambouille des réseaux sociaux. Comme dans les feux d'artifices, c'est le bouquet final qui est le plus réussi... et ça ne fait que commencer.

 

Cornegidouille, comment en est-on arrivé là ? A la première lecture de la pièce, il y a un an, je crois, Lordon m'avait fait hurler de rire. Je lui étais très reconnaissant, intérieurement, d'avoir imaginé une comédie en alexandrins pas toujours orthodoxes (mais, justement, ce n'en était que plus drôle) et à destination des abrutis en économie et en politique, dont je me vantais presque de faire partie. Je me souviens de m'être dit quelque chose comme : « Non, ce n'est pas possible. Il ne peut pas avoir raison et je ne peux pas avoir compris, d'une part. Et la fin de l'acte IV n'aura jamais lieu, de l'autre. C'est juste un gros gag, du théâtre. Ce n'est pas réel.... » Et je n'avais rien publié dessus. Un peu par paresse aussi, pour être honnête.

 

2011. Lordon fait dire à un conseiller de l’Élysée, dans une pièce parue en 2011 : « C'est l'insurrection qui vient... » La prochaine fois, il faudra penser à lui demander aussi les numéros du loto.... D'un retournement l'autre est effrayant d'actualité, dans sa chute. Mais dans ses racines et son analyse ? Je ne sais pas. Et ça m'embête un peu.

 

Voici ma lecture. La pièce s'articule, se déploie autour des deux alexandrins grotesques du trader, qui en sont le vrai cœur. On en vient même à se demander si Lordon ne les a pas imaginés en premier, pour mieux les caser ensuite. La charge est terrible, logique, ça tombe comme des dominos. Les banquiers, selon Lordon, ont laissé, par pure cupidité, agir en toute liberté des espèces de créatures bizarres aux mœurs exotiques, tellement intelligentes qu'elles parcourent tout le cercle de l'intelligence et retombent sur le grand n'importe quoi : les traders. Ayant imaginé des produits financiers si complexes que plus personne, même eux, n'était en mesure de les maîtriser, on en est arrivé à un résultat qui ressemble à la gastronomie du Père Noël est une ordure, un truc comme : « Mais, mais, mais, mais c'est de la merde !!! » Dès lors, panique générale entre les banques, qui pourraient tout à fait s'en sortir en se serrant les coudes, mais non, justement, cupide et solidaire, ça ne va pas ensemble. Menace de ruine, pour elles, ce qui les inquiète beaucoup et, accessoirement, de ruine générale, ce qui semble les inquiéter moins.

 

Heureusement, les banques ont un super joker, qu'elles tiennent par la peau des c... : l'Etat, qui ne peut pas se permettre une ruine générale. Et hop, la situation se retourne. L’État, incarné par un espèce de bébé vagissant et vaniteux, principalement imbu du supposé pouvoir magique, non, divin, en fait, de sa parole ; fondé sur la foi en un dogme : le marché, qu'il faut laisser libre et non entravé, va, au mépris de ses principes et de la raison, incarnée par un conseiller trop franc, faire de l'anti-Baudelaire. Baudelaire changeait la boue en or. L’État va ouvrir des lignes et des lignes de crédit aux banques et, en échange, transformer ses propres finances en un tombereau de m... Enfin, vous avez compris. Pourquoi ? Parce que les banques, laissées libres d'agir selon la morale, comme si elles en avaient une, se précipitent dans un gigantesque « same players play again. » en relaissant les traders, qui ne parleront plus dans la pièce, mais agiront encore, faire musette avec leurs camemberts et leurs graphiques, leurs courbes qui crèvent le plafond, mais ne signifient rien, sinon qu'elles permettent aux banques de rembourser l’État qui leur a prêté presque à taux zéro en se baffrant par dessus le marché, c'est le cas de le dire, de manière obscène. Tout va pour le mieux...

 

Ah non, zut, pas tout à fait, parce qu'en « oubliant » de faire crédit de manière simple et saine aux particuliers et à l'industrie (quelle idée?), elles asphyxient l'économie. Les recettes ne rentrent plus pour l’État et vlan, la dette de l’État gonfle, la confiance des banques baisse et, admirez l'astuce et la vilenie de la chose, plus la confiance des banques baisse, plus elles demandent un taux d'intérêt élevé à l’État... et moins il peut rembourser. Et ça s'autoalimente.

 

Mais ce n'est pas fini ! Arrive alors un premier ministre gai comme un cocker battu qui, face à la « faillite », a trouvé la solution ultime : la « rigueur ». Serrons d'un cran la ceinture du peuple puisqu'il n'a plus d'argent. Et, si le peuple a encore moins d'argent, nous serrerons la ceinture de deux crans. Carré, inévitable, conforme au dogme du marché, qui est aussi évident pour le premier ministre que le mouvement des astres pour les astronomes. On essaie de lui suggérer de court-circuiter le marché, de reprendre la main. Rien n'y fait. On le prévient : le peuple, il est bien brave, il a bon dos, mais, un jour viendra «le litre de trop » et on pourrait voir valser les pavés sur tout ce petit monde, y compris au passage les journalistes complices du système.

 

Enfermé dans un impressionnant champ lexical du catholicisme vidé de sa substance, en pleine génuflexion devant des Paraclets imaginaires, chacun le sien, sous forme d'autant de modèles statistiques qui auraient dû fonctionner, en théorie, les tenants du pouvoir n'entendent rien, ne voient rien. Nationaliser ? Vous n'y pensez pas ! Le privé, c'est plus efficace, par principe... et ce ne sont pas les chiffres abyssaux, des « trillions » de pertes : on est obligé de piquer le vocabulaire de l'astronomie, bientôt de l'art abstrait, qui les feront changer d'avis. Les conseillers qui osent dire le réel au Prince, porte-paroles transparents des thèses de Lordon (ont-ils seulement existé ?), se voient qualifiés de « crétaïnes » (ça rime avec « subpraïmes ») avant de se faire montrer la porte. Le peuple paiera. Quant à vous, la rue, c'est par là. Sauf que, patatra, à la fin, c'est la rue qui répond au trône : la sortie, c'est par là. Rideau.

 

Servi par des personnages à peine esquissés, sans psychologie (sauf le président et le premier ministre facilement reconnaissables, quoique bien caricaturaux) D'un retournement l'autre est un espèce de gros coup pied aux fesses. Une manière de ramasser, le temps d'une lecture brève, par des métaphores populaires et spectaculaires, une intelligibilité qui, selon Lordon, se délite dans les travaux universitaires qui n'ont jamais changé le monde et ne le changeront jamais, d'une part et le temps qui passe et fait oublier l'enchaînement des causes et des effets, de l'autre. Sa haine du capitalisme lui donne un surcroît d'énergie et de puissance comique, mais sonne un peu « côté obscur de la Force ». A chaque hémistiche, on entend, implicite : « Mais bougez-vous ! Faites-moi péter tout ça ! » Et personne, aujourd'hui, ne peut lui enlever, que, dès 2011, il avait vu que ça allait péter.

 

Maintenant, cela me pose plusieurs questions. La première, pour laquelle, je n'ai ni le recul, ni l'expérience, ni la documentation : est-ce que ça s'est vraiment passé comme ça ? De manière aussi caricaturale que ça ? Est-ce que la France en est là, aujourd'hui, en dernier ressort, parce qu'un crétin, non, des crétins qu'on a laissé faire, ont « mal pricé leurs swap » ? avec toutes les conséquences ? Au début, je n'y croyais pas. Maintenant, honnêtement, je ne sais plus. Ensuite et surtout : qu'est-ce qu'on fait maintenant ? Les Gilets Jaunes en sont à l'Acte IV. Mais, dans la grille de Lordon, c'est déjà l'Acte V qu'il faudrait écrire. Et qu'il n'a pas écrit. Peut-être parce qu'une comédie moliéresque demanderait un deus ex machina, que son « théâtre matérialiste » refuse. Peut-être parce que, pour retomber sur ses pieds et clore la comédie par une fin heureuse, il faudrait une puissance d'amour qui manque à son texte, trop emporté par son œuvre de sape et de destruction. J'ai relu cette comédie hier. Elle est très drôle. Pourtant, j'ai eu du mal à rester concentré. Je louchais sur l'actu, qui me faisait rire... jaune. Cette actu qui aujourd'hui se crispe. On croyait avoir atteint le fond du gag, d'un côté comme de l'autre, mais non, à chaque heure qui passait, chacun faisait tout ce qu'il pouvait pour se surpasser. Ou presque. Pour être à la hauteur de l'événement. Jusqu'au complètement improbable « Monsieur X »... Je ne sais pas du tout comment ça va se terminer. Il va y avoir une chute, c'est certain. Toutes les pièces en ont une. Mais comment éviter le bain de sang ? C'était parti comme une baston de village entre Gaulois. Façon dialogue de sourds. Il nous FAUT la planche finale du joyeux banquet des Gaulois réconciliés, au clair de lune, sous les étoiles. Est-ce seulement encore possible ? On fait comment ? Il manque le dernier retournement de situation. Quelque chose comme, contre toute attente, l'affirmation calme, sereine, rayonnante, de la primauté de l'amour comme seul ciment valable d'une société. L'amour et non l'argent. Quelque chose que l'on ne règle pas avec des ajustements comptables, si sophistiqués soient-ils, des matraques ou des blindés, puisqu'on en est là. Quelque chose, qui, pour certains has been, dont je suis, devient quelqu'un que l'on fête avec une ferveur toute particulière à Noël, mais que l'on n'a pas besoin d'être catholique pour comprendre. Un coup de théâtre, en somme, aussi improbable qu'indispensable, et sans lequel nous sommes tous vraiment, mais alors vraiment très mal barrés. On change de cap ?

Lu 11 fois Dernière modification le mardi, 11 décembre 2018 21:44
Philippe Perrier

Ancien journaliste littéraire, métis corso-greco-mayenais, taquineur de muses à ses heures perdues et actuellement stagiaire de la formation professionnelle "Grande Ecole du Numérique" Afpa/Aflokkat sur Ajaccio. Trois manuscrits achevés, deux en cours.

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