samedi, 23 décembre 2017 20:22

La Dame Blanche et le Roi Nourrisson

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Je paie une dette ce soir, et en creuse une autre. Pardon, Martine Mairal, je ne lirai finalement pas les Fragments d'un discours amoureux de Barthes, qui trônent pourtant sur mes étagères au rayon des usuels. Du moins pas cette année. Est-ce le traumatisme de la prépa ? Je maintiens que Barthes n'a pas volé La Septième fonction du langage. Défi : lire les Fragments et Le Degré zéro de l'écriture pour savoir, fin 2018, ce que j'en pense à mon âge. Ce soir, je voudrais vous parler de La Dame Blanche, signé Serge Micheli, qui est le tome 1 de la série Korsis, chez Corsica Comix. Corsica Comix, c'est la maison d'édition de l'excellent Fred Federzoni, le papa de Petru Santu, pour qui j'ai le plus grand respect. Seulement attention, ici, nous ne sommes plus du tout dans le gros gag qui fait rire les foules (art difficile !) La « Dame Blanche », c'est la mort en personne.

Pardon aussi Fréd Féderzoni, qui doit se demander ce que je fais depuis le stage à RCF Corsica, où nous avions évoqué Korsis. Ce que je fais ? Je pleure Rosa Ferrandini, l'éternelle désormais directrice de la chorale double de Cargèse, partie comme elle a vécu : dans l'élégance et la discrétion. Ce que je fais ? Je pleure deux autres deuils, privés, liés à Cargèse aussi. La Dame Blanche, je l'ai trop croisée dans le réel pour me frotter encore à elle dans une fiction avant ce soir.

Une femme mince, presque maigre, famélique presque, dont on devine qu'elle a et qu'elle aura toujours faim. De sa flèche, plus mince encore qu'elle, elle triomphe du sanglier massif. Perdue dans le bleu délavé des rêves, la Mort chasse, visage ovale, tue et triomphe. Invincible. Préhistorique et pré-chrétienne

Je n'ai pas dérangé Corsica Comix pour la rédaction de ce billet. Federzoni interviendra peut-être en commentaire, ou peut-être pas, c'est Noël. Ou plutôt non, justement, ce soir, ce n'est pas Noël, mais la saint Armand. Armand, ce n'est plus guère donné, à ma connaissance, comme prénom. Je n'en connais que deux. Le stade Armand-Cesari à Ajaccio (aucune idée de qui était cet Armand-Cesari) et Armand, si je ne me trompe pas, le vampire nihiliste chez Anne Rice, dont on ne soulignera jamais assez qu'elle a fini par se convertir.

Ce n'est pas une place enviable, en catholicisme, la saint Armand. C'est la place des ténèbres, et ce n'est peut-être pas pour rien qu'Anne Rice, allez savoir, a nommé son vampire nihiliste Armand. En vérité, ce soir, c'est n'est pas Noël. Ce soir, si l'on y réfléchit, c'est pire qu'Halloween. Ce soir, 23 décembre, c'est la fête de la Mort. Si l'on y réfléchit, ce soir, c'est peut-être à jamais le tome 1 (à ma connaissance, on attend la suite) de La Dame Blanche.

Et si Noël n'arrivait jamais ? Et si, comme dans le tome 1 du Monde de Narnia, Aslan, le Lion Roi, tardait plus que de raisonnable ? Et si Marie n'accouchait pas de la Lumière Noire ? « Je suis noire et pourtant belle, filles de Jérusalem, comme les tentes de Qédar, comme les pavillons de Salma. Ne prenez pas garde à mon teint basané : c'est le soleil qui m'a brûlée » chante la voix de femme dans Le Cantique des Cantiques, chante la « Dame Noire », l'épouse mystique qui, par excellence, va donner la Vie, préfigurant la Vierge.

C'est effrayant, dans la mythologie corse, la « Dame Blanche », c'est un signe de mort. Comme aux échecs, c'est elle qui a le trait et les noirs jouent en défense, comme les Jedi.

 

J'ai l'air de le pas parler de la BD, et pourtant, j'en parle. Je parle de La Dame Blanche le jour de sa fête, la longue nuit où l'on pourrait croire sa victoire définitive : celle de la saint Armand. Le dictionnaire théologique Théo n'est guère bavard sur saint Armand : « mort en 1165. EVEQUE. Fête loc, 23 décembre. De son vrai nom Hartman, évêque de Bressanone, près de Trente en Italie du Nord, et fondateur du couvent de Novacella. » Nous voilà à peine avancés.

 

Je digresse, je digresse, mais je voudrais insister, vraiment, sur un point qui me semble essentiel : « Comix », ne veut pas nécessairement dire « BD drôle ». Et « Corsica Comix », BD qui sent le saucisson d'âne (malheureux ! Comme si les Corses mangeaient leur âne !)

J'ai beaucoup tardé à parler de La Dame Blanche, parce que cette BD m'a mis vraiment mal à l'aise, trois fois.

Je n'en sais rien, mais je ne serais pas étonné que, commercialement parlant, elle n'ait pas rencontré le succès qu'elle mérite, sa réussite créant les conditions de son échec. Premier malaise : une BD avec la Mort en héroïne et où la vie des personnages ne tient jamais qu'à un fil d'épée préhistorique. Deuxième malaise, la tension permanente entre le délavé des couleurs et la « saturation » du scénario. « Bienvenue » dans une préhistoire crédible : avant la rhétorique, avant la civilisation. « Bienvenue » au temps des tribus et des totems. Pour ceux qui connaissent les théories de la Spirale Dynamique (je les connais à peine), « bienvenue » en plein vMeme Violet. Ce n'est même pas l'antiquité grecque, la sphère « rouge ». Cela a lieu deux révoltions mentales de l'humanité auparavant. Troisième malaise : une BD sans Logos. Une BD qui fout les chocottes dès qu'on y pense sérieusement, parce que l'humanité aurait pu rester à jamais dans cet univers là, fait de menhirs, de dolmens, d'esprits sauvages, de mauvais œil. Une BD mettant en scène des hommes au cœur de pierre, un scénario taillé au silex. Une BD qui touche trop pour en parler tout de suite.

 

Il y a quelques années, maintenant, Minà, ma grand-mère corse, m'avait appris à « signer » le mauvais œil. Elle disait qu'elle avait lu la prière secrète dans le Corse-Matin. Je lui répondais qu'alors ça ne comptait pas, qu'il fallait la transmettre de bouche à oreille, en sautant une génération. Elle rétorquait que, d'une part, il fallait respecter le travail du Corse-Matin, et que j'avais besoin de cette prière, ne jamais l'oublier faisant partie de mon éducation. C'était un cas de force majeure et que donc la transmission serait efficace.

Je n'ai jamais oublié le contenu de cette prière. Par respect pour la mémoire de Minà, je le l'écrirai pas ici, mais la transmettrai peut-être seulement un jour, en sautant une génération, de bouche de corse à oreille de corse, une nuit de Noël. Vieux reste d'un sang qui date même d'avant la tradition paysanne. Vieux reste féroce d'une Corse Barbare.

 

Je voudrais tant que l'on n'enferme pas Korsis dans le moule de fer du cliché. Que, sous prétexte que Serge Micheli est sans doute moins connu que Sfar, Blain, Yslaire et toute la bande, on ne s'autorise pas à le traiter avec moins de respect de saint Jean de Patmos. Je voudrais tant que l'on oublie pas les vertiges de Borges, vrai aveugle, vrai maître qui apprend pour de bon à lire.

Si saint Jean de Patmos avait fait de la BD et avait été édité au « Cerf », cela ressemblerait à Korsis presque comme deux gouttes d'eau. Hélas pour Ferderzoni, le « Cerf » doit être une marque déposée en plus d'être une bête sauvage. On vous dira peut-être que Corsica Comix, c'est tout petit. Que « De Béthléem, peut-il sortir quelque chose de bon ? » De Bethléem, la vanne est éventée : tout le monde sait que Jésus est né à Béthléem. Mais de l'édition corse, peut-il sortir quelque chose de bon ? Oui ! Du très bon même. Demain soir, à minuit, ce sera Noël. Allez donc dans vos paroisses ou poussez donc si vous n'en avez pas l'habitude la porte d'une église, pour entendre ce que l'on y dit, de très important, l'un des deux sommets de l'année liturgique. Aujourd'hui, l'Eglise a placé saint Armand, humble pion, pour faire face à la Dame Blanche. Demain, à minuit, la défaite de la Mort sera totale, par l'arrivée du Roi Nourrisson.

Lu 57 fois Dernière modification le dimanche, 31 décembre 2017 08:02
Philippe Perrier

Ancien journaliste littéraire, métis corso-greco-mayenais, taquineur de muses à ses heures perdues et actuellement stagiaire de la formation professionnelle "Grande Ecole du Numérique" Afpa/Aflokkat sur Ajaccio. Trois manuscrits achevés, deux en cours.

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