mardi, 11 décembre 2018 21:23

NUIT DE DECEMBRE

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(En réponse au défi poétique de Virginie Lloyd)

Assez pleuré

Le cul de Sand,

Assez mastur-

bé sur la lande,

Cheveux au vent

Que l'on me prête,

Moi le chouinard des romantiques.

Assez passé

Pour la chochotte,

Le larmoyant qu'il faut moucher,

Le p'tit poivrot académique.

C'est bien joli, faire le Grand :

« Moi, je m'exile pour la France.

Retenez-moi ou je respire ! »

C'est vrai, il a pleuré, Victor,

Des larmes parfois belles,

Parfois grandiloquentes :

Boursouflé d'être lui,

Il s'est pris pour Hugo.

Moi aussi, j'ai pleuré

Infinité de perles,

Infiniment plus belles,

Qui ont fini par gonfler les écoliers,

Me faire croire inférieur,

Me faire presque oublier.

Pleurer pour une femme,

Qu'on n'aura plus jamais,

N'est-ce pas tellement plus beau,

Que tonner pour un peuple ou se prendre pour Dieu ?

Le vol du Pélican ne vaut-il mieux que le saut de l'immense Grenouille ?

 

On avait tout, pourtant, ma George Sand et moi, et je n'ai rien compris.

Longtemps, vraiment, je n'ai rien compris d'elle.

Qu'est-ce qui s'était passé ?

J'étais le jeune premier et je cassais les vitres.

Ils en étaient jaloux.

Tous, absolument tous.

J'avais tout, j'étais beau, je descendais le boulevard du Gand,

Habillé comme un tigre.

L'argent ne manquait pas, on disait « de Musset ».

Et quand une dinde tentait un trait d'esprit :

« Monsieur, vous vous vantez dans tout Paris d'avoir couché avec moi ! »

Je répondais, du tac-au-tac : « Madame, justement, je me vante partout du contraire. »

Pas un poil de ma barbe n'était une élégance.

Et quand il me prenait, soudain, l'envie de faire un vers,

On criait au secours, au Feu Follet qui danse.

J'aimais bien.

Je crois avoir signé dans La Revue des Deux Mondes.

Avant ou après elle ? Franchement, je ne sais plus.

C'est loin. Et cela ne compte pas.

On a fait de moi un bout de patrimoine, une ruine à visiter, comme une vieille bique qui ne donne plus de lait.

Bientôt on vendra des billets de loto pour faire semblant de restaurer les colliers de diamant qu'à l'époque, je sculptais presque sans y penser, avec l'insolence des rockeurs.

C'est bien ça qui les gêne. Qui les a toujours gênés.

Que l'on ne me parle plus de Revues vénérables. Je ne suis pas un argument de vente, un petit cache-misère, un étouffe-combines pour faire du buzz et du business.

Je suis la Poésie Française.

Oh, j'en ai eu des conquêtes et des maîtresses et j'allais au bordel.

Et je buvais déjà, poutre vaillante, bélier d'assaut. Pas une forteresse qui s'en soit plainte.

Je payais en ferrets de la Reine et Ninette et Ninon, valsant de l'autre à l'autre, mais le cœur, je ne l'avais pas donné, avant elle.

 

Mon théâtre sur scène a fait du four colossal, c'est vrai. J'en ai mangé ma plume et puis j'ai explosé, phénix et pélican à la fois. Improbable, impossible, aérien, injouable, « not so bad » a commenté Shakespeare. Il ne l'a fait pour personne d'autre en France. Les plus grands metteurs en scène ont ramé l'Atlantide avant de me rattraper, et moi, pendant ce temps, j'étais ailleurs : badin, piquant, tourbillonnant, proverbial. Était-ce avant ou après elle ?

 

On avait tout pour être heureux. Par devant. Par derrière. Deux monstres. Ça touchait au sacré. La femme la plus belle, la plus intelligente, la plus littéraire, la plus culottée qui ait croisé ma route : elle réclamait rien de moins que le toupet où il était écrit : « Chasse gardée des hommes. » J'aurais tout fait pour elle. D'ailleurs, j'ai tout fait. J'étais prêt pour la dernière valse. Elle m'a mis à genoux.

 

On est parti pour Venise. La peste était passée de mode, je crois que j'ai eu la grippe ou quelque chose comme ça, en tout cas, un machin dernier cri : dandy on est, dandy on reste. Longtemps, je me suis dit que j'aurais préféré choper la peste, à Venise. Alors, elle se serait peut-être occupée de moi, aurait jeté elle-même mon corps contagieux dans les canaux. Avec des bubons, j'aurais eu un médecin de Molière qui n'aurait rien fait, m'aurait donné de la rhubarbe et du séné inutiles, mais je serais mort heureux. Là, j'ai eu un médecin de Boulevard, j'ai fait venir l'amant qui te l'a bien sautée, ma George, croyant, ou ne croyant pas, qu'importe, que je ne verrais rien. Et Musset fut cocu, comme cocu est son siècle, passé du soleil d'un dieu au sommeil des vieux.

 

Que n'ai-je pas inventé pour noyer mon chagrin ordinaire ? Et l'alcool et les mots, que n'ai-je pas pissé, convoquant, comme s'il était à mes ordres, l'Archange de Mort au champ de bataille pour, du simple mouvement de l'air généré par le battement de son aile qui passe, plonger Napoléon dans l'Océan ? Cela m'a donné cinq minutes de satisfaction, puis j'ai demandé un autre verre. Et encore un autre. Méthodiquement. A la Descartes. Je n'avais rien trouvé de plus inutile, incertain et lourd dans toute la philosophie française. Méthodiquement, consciencieusement, persuadé que, puisque ça n'avait pas été parfait avec elle, ça ne pourrait plus jamais l'être, avec personne ; pour le plaisir christique d'aller au bout de la catastrophe, je me suis transformé en loque humaine. Défiguré, méconnaissable, tel le serviteur souffrant du prophète Isaïe, désirant du dernier désir l'apothéose de mon nombril, par crucifixion. En cela, j'ai réussi.

 

Baudelaire ne m'a pas pris au sérieux. Je suis un de ses angles morts. Enfin, je crois, c'est loin, maintenant, et, de mon côté en tout cas, c'est pardonné. J'ai vu et j'ai goûté l'ironie de sa tombe et la laideur grotesque de son monument. Alors oui, je le plains, car, au bout de tant de souffrances et de cerveau en feu, il a gagné, par la voie la plus difficile, la grâce de porter le glaive Malédiction dans les armées de Dieu, et malheur, malheur, malheur, à qui trouvera désormais Baudelaire sur sa route sans le plaindre. Il pourrait bien en perdre la tête.

 

C'est vrai, j'ai eu l'Académie, et lui non. D'ailleurs, je sais qu'il a pleuré comme un chien battu quand il s'est aperçu qu'il briguait la place de Lacordaire. Mais cet échec nécessaire faisait partie de son chemin de croix. Académicien, il serait devenu pompier. Il n'aurait plus eu besoin d'écrire à sa mère pour quémander deux sous pour repasser ses chemises. La plaisanterie de se teindre les cheveux en vert lui aurait peut-être échappé, ce qui aurait été dommage. Mais quand, quand, ai-je su cela ?

 

Avec l'immortalité effective, passé le premier décès, on perd la mémoire. Puis tout revient, petit à petit, et l'on se rend compte que le temps n'existe pas. J'ai revu George, il n'y a pas si longtemps. Enfin, revu, c'est beaucoup dire. On a t'chatté, comme les modernes. Elle a tombé le masque ou plutôt, c'est moi qui ai enfin ouvert de nouveau les yeux sur elle. C'était à peine plus difficile en termes d'efforts à accomplir que de tendre le bras un peu plus loin que la bouteille, ou de prendre le balai pour chasser les chauve-souris dans le grenier. C'est qu'elle a grandi, George. Elle est encore plus belle et désirable qu'au XIXe siècle. Mais j'ai grandi aussi et me contrôle mieux. Les Enfers, cela vous forge un homme et Gréban, dont tout le monde se fout aujourd'hui, m'y a beaucoup appris, tant en matière de religion qu'en matière de théâtre. Moi qui croyais savoir écrire...

 

George, ma George, que je croyais perdue faute d'avoir accédé à l'immortalité académicienne, et qui était tout à côté. On s'est parlé avec tendresse, comme des adultes. Enfin... On ne s'est pas jetés l'un sur l'autre comme des fauves autrefois. J'aurais bien voulu, c'est vrai, dans un sens. Mais l'Enfer est passé par là et j'ai peut-être appris à me moquer de moi. « J'ai couché avec George Sand. - Comme tout le monde. » Qui, mais qui est-ce qui m'a, un jour, répondu cela ? Comme elle a changé tout en restant la même, George. Chacune de ses phrases, s'inscrivant automatiquement sur mon écran 17 pouces, rayonnait. On va avoir du mal à vendre les disques durs aux enchères, alors qu'il doit encore y avoir des amateurs pour acquérir des épluchures signées de ma plume, ou de la sienne, mais qu'importe. On s'est retrouvés. Et, peut-être encore plus qu'autrefois, aimés. Je lui ai enfin posée la question que je ne lui avais jamais posé en face, au XIXe siècle, ou dont j'avais oublié la réponse, volontairement ou non. Elle a répondu. Cela nous a fait du bien. A tous les deux.

 

Je sais pertinemment que mes textes sont étudiés, le plus souvent avec l'enthousiasme du veau qui va à l'abattoir, au lycée et à l'université. On joue encore mes vieilles pièces, comme si cela pouvait me faire quelque chose. Quoique Lorenzaccio monté, oui, j'en ai eu un pincement au cœur. Ce n'était pas conçu pour, mais pour en mettre plein les dents, en éclatant la contrainte. Apparemment, ça a marché. Je sais pertinemment qu'en me dévoilant sur Facebook, aujourd'hui, pile pour mon anniversaire, je prends le risque d'attirer à moi des doctes et des foutriquets qui me demanderont d'appuyer de mon autorité tel ou tel de leurs fantasmes interprétatifs sur mon œuvre, comme on se mêle de peser des crottes d'araignées à la balance des anges. Tant pis. Je saurai bien les envoyer dans les cordes. Aujourd'hui, ce n'est plus si compliqué.

 

Je ne relirai pas mon œuvre. Non, plus jamais. Même pas les « Nuits » ? Même pas les « Nuits » ! A quoi bon ? Avant, j'en étais fou et je me faisais livrer, au sens littéral, ou métaphorique, les plus belles orchidées du monde pour me récompenser d'être un si grand auteur. Ça m'a perdu. Aucune envie de renouer avec la Muse XIXe. La « solitude », j'en ai bavé ! De la bave crapaud rubis, mais de la bave. Heureusement que Tchouang-Tseu, passant après Gréban, m'a fait la tête au carré et remis les idées en place, dans l'autre monde. Avec mon beau costume de dandy, que j'avais conservé, je ressemblais à Confucius qui passe, cherchant à faire de sa vie une œuvre d'art. Comme Gainsbarre, mon héritier christique. Tchouang-Tseu m'a fracassé la tête à coups de marteau. Heureusement, dans l'au-delà, les blessures régénèrent vite. On comprend alors que l'on est immortel pour de bon. Puis, déguenillé et paysan, il m'a dit : « Pour se servir correctement d'un marteau, il faut trouver le geste juste. La main cherche, l'esprit répond. Frapper ni trop ni trop peu, sous le bon angle, correctement. Il y a là un tour à apprendre que le langage ne peut transmettre et pour lequel le discours le plus subtil est vain, quand il n'est pas ampoulé et contre-productif. Tu viens d'entrer dans l'au-delà. Ce que tu avais d'unique, ton tour, ton geste et ton génie, tu l'as emporté dans la tombe, d'où tu ressortiras bientôt. Ton œuvre, dont tu es si fier, ce ne sont que des déjections, qui t'ont été nécessaires, mais n'apprennent rien et dans lesquelles tu n'as plus rien à lire, ni à dire. Tu as fertilisé la terre comme cela était ton rôle. Ne crois pas avoir fait moins. Mais pas davantage non plus. Va maintenant, mets en application mes paroles ou tu goûteras à nouveau de mon marteau. »

 

Me revoilà donc, pimpant et dégrisé, de retour sur le sol de France. Je devais bien cela à qui lance un défi Musset pour mon anniversaire : venir souffler les bougies en personne. Gautier, réveille-toi, il paraît que ça bagarre sec et que la mode est à nouveau au gilet. Le tien était rouge et le leur jaune, mais tu devrais adorer. Coluche, viens voir. C'est toi qu'ils appellent dans la nuit de décembre. C'est toi leur saint patron et leur divin poète. C'est toi et ton gros rouge qu'on préfère à mon vin trop exquis. Je m'incline et, promis, ne pleurerai pas de jalousie : j'ai passé l'âge. La Muse seul dans la Nuit, ça va bien cinq minutes. Et me voilà dans la rue, moi, le père de Lorenzaccio, et les enfants ne me jettent pas de la boue ? On dirait qu'ils me reconnaissent. Que certains m'applaudissent et qu'ils veulent s'amuser. La « mob » est en colère. Elle veut un bal musette qu'on ne lui donne pas. Promis, je n'ai pas de poignard et ne tuerai personne. Je pense avoir déjà prouvé, la dernière fois, que ça ne sert à rien et que la violence politique se retourne toujours contre le rêveur de pureté qui l'affûte en secret. Je n'irai pas dans les Salons chics. Qu'auraient-ils de plus à m'apprendre que la dernière fois ? Je ne ferai pas le maniéré, l'ultra-coquet à la cravate. Pas cette fois-ci. Je marche dans la nuit, dans la nuit de décembre, en costume ordinaire, sous des arcs électriques pour mieux les faire éteindre et répandre le Noir. Je suis un peu plus humble. J'ai lu saint-Ex et rêve de réverbères. Et la virgule est ma violence. Je cherche Hugo : mais qu'est-ce qu'il fout ? Toujours à droite à gauche pour trousser le jupon. A son âge. On aurait pourtant bien besoin qu'il sorte de sa chambre. Pauvre de moi, l'Enfer a rendu liquides mes larmes qui étaient perles et je ne suis pas, aujourd'hui, moins Océan ni Foule qu'il n'était autrefois. Mais mon cœur désormais ne veut plus de séduction, ni de frivolités sérieuses et comme gaspillées. Il veut sa dernière danse. Il la veut plus que tout. Puis, comme Ulysse, qui de tous les héros était le plus censé, finir mon immortalité au calme, à l'abri de la gloire, mais pas tout seul. Je marche dans la Nuit que je n'ai pas créée et des saints avant moi ont éteint les étoiles. C'est bien plus beau que Gamiani. C'est bien plus beau que mes vieilles orgies et le goût de l'alcool. Cent coudées au-dessus des fêtes parisiennes. Et si George avait dit vrai ? Si l'amour était là, au détour d'une rue ? On s'approche, on me parle. Comme si je n'étais pas sorti d'un livre. Comme si j'étais réel. Il y a beaucoup de monde. Cela me fait du bien. En Enfer, il y a du monde aussi, mais on est chacun dans la p'tite cage et l'on ne voit presque personne, à part quelques moineaux. J'ai vraiment eu de la chance que Tchouang-Tseu et Gréban descendent jusqu'à moi, même si je me demande bien comment, ensuite, j'ai pu trouver le chemin de la sortie. Qu'importe, me voici dans la rue et, même si aucun autre des grands morts ne répond au tocsin qui sonne, il me tarde beaucoup de jouer de ma lyre.

PS : Je publie cette vieille photo que je crois être moi. Je ne sais même plus où je l'ai trouvée. Si cela gêne quelqu'un, qu'on le dise à l'administrateur de ce site : elle sera retirée promptement.

Lu 395 fois Dernière modification le jeudi, 20 décembre 2018 14:10
Philippe Perrier

Ancien journaliste littéraire pour Auteurs.net, Lire, L'Express, La Revue des Deux Mondes et RCF Corsica, métis corso-greco-mayennais, écrivain momentané à ses heures perdues. Co-auteur de "Cargèse autrefois I et II" aux éditions Lacour. Président Co-fondateur de quelquesplumes.info

- Ecrire, c'est sentir sur son clavier l'appel des hauturiers, des marins du grand large. Cela commence, en général, lorsque l'on se rend compte, non pas que l'on a pied dans le vide, mais que le vent est là et le navire au port, qu'il est temps d'embarquer.

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