vendredi, 08 février 2019 20:13

Far-West, début de clair de Lune : Calamity Lloyd et la légende de l'érable aux feuilles d'or

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Il y a des auteurs, comme ça, à peine rencontrés, dont on se prend à rêver l'amitié éternelle. « La réincarnation n'existe pas. » enseigne le dogme catholique, qui, prudent, ne se prononce pas sur les romans potentiels qui pourraient surgir de certaines pages en feu. Celles des Martine Mairal / Marie de Gournay, au XVIe siècle, dont on escaladait quatre à quatre les escaliers ardus pour accéder au salon où l'on respirait si bien, où la langue française était si riche. Rapière au côté, l'espace d'un roman, on s'imaginait Vicomte, on s'inventait des bottes de cuir, on retenait qu'une Vénus peut être « anadyomène ».... Les Virginie Lloyd / Lily Brooks, dans un XXIe apparent, Far-West masqué (cherchez bien, les « vautours » planent), qui éveille en moi l'antique muletier, tromblon terrible, déjà sourdingue, plus chargé qu'un wagon de chemin de fer, parlant Sioux, Français et Corse, cherchant le « Grand Esprit » et méditant les Vendetta de ses ancêtres.

Oh, que j'aime, de plus en plus, « crocheter » les livres : trouver une porte secrète qui ne parlera peut-être qu'à moi, semblera, vertige et kabbale borgésienne, n'être là que pour moi. Celle de Quitte à tuer / Autant le faire / Dans l'ordre, autoéditée par Virginie Lloyd (bravo!) chez Amazon (désolé, toujours beurk pour Amazon qui siphonne les petites libraires) me semble située p 143, parlant de l'érable du Japon « les anciens […] utilisaient son breuvage pour calmer les esprits impulsifs et violents. »

J'ai eu l'occasion de tester les « antidépres'songs » de Marlène Bouvier un soir de vrai blues... et les clowneries de Marlène m'ont remonté le moral. De même, j'ai lu Quitte à tuer / Autant le faire / Dans l'ordre dans une période de grande tension nerveuse. Il s'est alors passé quelque chose d'assez curieux, que je n'avais encore connu pour aucun livre, et qui, à lui seul, justifierait de donner sa chance à Virginie Lloyd.  Sans compter qu'elle aligne une promo de fête foraine permanente sur son mur Facebook. Du temps de mes années de journaliste parisien, je n'avais jamais vu ça. Et; ce; s'il vous plait, sans l'habituel cliché du "page turning" et du "lecteur qui passera obligatoirement une nuit blanche." Prenez Le Dernier Hyver par exemple, de Fabrice Papillon. Grand polar, que je finirai sûrement un jour, mais trop écrit à mon goût au café à la caféine : trop de poison noir et gourmand pour obliger le lecteur à tourner la page. Quitte à tuer, c'est écrit à la tisane de feuille d'érable, or pur, trésor amérindien. Lloyd, dans l'espace littéraire, a réussi sa quête. Je déteste le globlish, mais il faudrait presque parler de « page sleeping ». De faux thriller qui vous prend, pour en fait vous détendre et vous donner envie de faire une pause... tout en ne rognant rien (tour de force !) sur la séduction du livre et l'envie irrésistible qui naît de nouveau en vous de le reprendre, une fois mieux reposé. A ce niveau, ce n'est plus un nouveau filon littéraire, c'est, carrémenent, une nouvelle verveine.

Il y a un livre génial, que j'ai bien dû commencer 10 fois : La vie, mode d'emploi de Pérec, qui s'ouvre sur un art de puzzle. J'ai renoncé, jusqu'à présent, faute de patience (à la retraite ? ) Lloyd aurait pu s'intituler Bonheur, mode d'emploi, mais cela aurait été beaucoup moins drôle. Lloyd ne part pas de la pièce de puzzle, mais du « simple », post-it. Elle réussit à vous faire peur avec une arme inédite. A vous faire rire, sur le temps qui passe et efface tout, y compris le temps romanesque où, l'air de rien, elle construit malgré tout son puzzle . A faire réfléchir enfin, sur ce qui, au fond, est la quintessence du Far-West, du moins à un paradoxe du Far-West que m'avait démontré de manière magistrale la FFJdR : « Si je prends les armes pour combattre le crime armé dans le monde, je deviens à mon tour un homme armé. » Implacable comme le kamasutra précis d'une notice Ikea, où la finitude maudite, mais drôle, de la condition humaine serait démontrée d'étape en étape, le broché, délicieux, oblige, maudite honnêteté intellectuelle, à accorder un bond point à Amazon, qui rend les livres-objets de Virginie Lloyd possibles (mais que fait la brigade de répréssion féérique ?). Vive Lily Brooks, donc, rédactrice de modes d'emploi. Les fameuses notices qui permettent aux techniciens de conseiller avant toute autre manipulation la procédure RTFMN (read the fucking manual noob !) et aux rôlistes d'ôpiner : « les Tactiques de Noobs engendrent des Fumbles. » Elle a trouvé l'érable aux feuilles d'or, Virginie Lloyd. Celui qui n'existe pas au Japon... et en a fait son premier livre. Croyez-en ma parole de vieux muletier corse, filez sur son mur et, mon devoir accompli, laissez-moi poursuivre ma route. Le soleil descend. La nuit bientôt approche. J'ai moi aussi quelqu'un à tuer avant la prochaine aube...

 

Virginie Lloyd, Quitte à tuer / Autant le faire / Dans l'ordre roman. Autoédition Amazon

 

PS : Et pour celles et ceux qui douteraient des liens entre les Corses et les Amérindiens, mais là, je quitte strictement la critique de Virginie Lloyd pour me ( et je l'espère vous aussi) faire plaisir.

 

Lu 450 fois Dernière modification le mardi, 19 février 2019 22:26
Philippe Perrier

Ancien journaliste littéraire pour Auteurs.net, Lire, L'Express, La Revue des Deux Mondes et RCF Corsica, métis corso-greco-mayennais, écrivain momentané à ses heures perdues. Co-auteur de "Cargèse autrefois I et II" aux éditions Lacour. Président Co-fondateur de quelquesplumes.info

- Ecrire, c'est sentir sur son clavier l'appel des hauturiers, des marins du grand large. Cela commence, en général, lorsque l'on se rend compte, non pas que l'on a pied dans le vide, mais que le vent est là et le navire au port, qu'il est temps d'embarquer.

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