mardi, 19 février 2019 21:54

SOUS L'OMBRE DE MON TOIT

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Je me souviens d'un géant aux cheveux de neige, aux yeux azur, et, vers la fin de sa vie, au village, s'appuyant sur un bâton de marche dans chaque main tellement le corps lui faisait défaut, lui dont le cerveau avait été reconnu parmi les plus étincelants de la planète. D'où, peut-être, la couleur des cheveux, la pureté de ses yeux, le besoin absolu de trouver un havre où reposer le corps.

Ici, à Cargèse, Georges Charpak, car c'est bien de lui dont je parle, ne payait rien. Entendez, il payait son pain, comme tout le monde. Ses livres, ses cartes postales et ses développements photos, chez ma mère, comme tout le monde ; sa viande chez Madeleine, etc, mais le village, me semble-t-il mettait un point d'honneur à ne pas lui faire payer sa célébrité, ni son Nobel, ni, bien entendu sa judéité. Pour cela, je crois qu'il nous aimait bien et fut réellement touché du titre tout symbolique de « Cargésien d'honneur » que la mairie lui décerna après le Nobel. Qui du maire qu'il dépassait d'une tête ou du Nobel ému aux larmes se sentait le plus honoré ? Bien difficile à dire.... Charpak venait à nos messes byzantines. Cela ne semblait pas le déranger de voir un village célébrer un Dieu «  saint », « fort » et « immortel », de nous en voir implorer Sa pitié le long de nos interminables doxologies.

Un Nobel déambulant, comme les autres, parmi les autres, donnant à chacun un Nobel par procuration qu'il savourait modestement, sans déranger ce géant aux cheveux blancs qui faisait notre fierté.

 

Un jour, il sortit un livre, qui sonnait comme un testament « Mémoires d'un déraciné, physicien, citoyen du monde. ». La 4e de couverture mérite d'être citée en entier. « « Ma carrière de physicien a commencé à 24 ans et a été plus complexe que celle de la plupart des jeunes scientifiques français. J'ai souhaité, ici, dans ce livre, en décrire les facettes multiples, depuis l'arrivée du jeune émigré à l'âge de 7 ans qui choisit la France comme patrie et survécut à la déportation, jusqu'aux activités politiques, humaines qui m'ont amené à devenir aujourd'hui un homme actif dans l'enseignement des sciences donné aux enfants, et angoissé par l'utilisation des applications technologiques de la science sur l'avenir de l'humanité. L'ambition de ce livre est de montrer l'extraordinaire édifice de la physique des particules né en un siècle et d'éclairer la menace imminente qui pèse sur tous les trésors de la civilisation accumulés pendant des millénaires, si nous ne changeons pas totalement la façon dont l'humanité gère ses richesses matérielles, spirituelles, sa créativité et l'éducation qu'elle donne à ses enfants. »

Un peu bourgeon, déjà ailleurs, dans l'autre monde, il ne se prêta qu'une seule fois au jeu un peu convenu des dédicaces. Ce fut, grande fierté pour nous, à Cargèse, dans notre micro-librairie. Naturellement, tous les exemplaires disponibles chez les grossistes en Corse furent pris d'assaut. Patiemment dédicacés. A chaque question, il fut apporté une courte réponse, y compris celle qui le ravit le plus : celle d'un gamin haut comme trois pommes, bien marri avec sa voiture-pompe-pistolet-à-eau en panne. Marri, mais audacieux : « Monsieur le Nobel, vous ne voulez pas m'aider à ? » Et le géant éclata de rire. Il craignait les blagues de ses petits-enfants. La pompe fut bien vite réparée. Le p'tit bout de chou avait « mis la main à la pâte », grand créneau de Charpak, pas forcément toujours écouté avec autant d'émerveillement dans les ministères, médaille de Nobel ou pas.

 

Il ne restait plus rien à vendre. J'eus alors un moment d'intimité avec lé génie qu'il était. Un souvenir. Un privilège. Je lui avouais que j'avais essayé de lire tout son livre, mais que je n'avais rien compris, et ne comprendrais sans doute jamais rien aux pages destinées aux spécialistes, sinon qu'il était un bricoleur de génie, ayant inventé un piège à particules infiniment petites. Il se mit à rire : « Mon éditeur voulait qu'il y en ait un peu pour tout le monde. » Puis j'évoquais la déportation, que j'étais bien entendu trop jeune pour avoir connu physiquement, mais que j'avais vécu littérairement, à travers Etre sans destin au point qu'il m'avait même été impossible, des années après, d'ouvrir Mauss. Comme un nuage passa sur son regard. Il ne dit rien, mais plissa les yeux d'un satisfecit, quelque chose qui voulait dire : « C'est bien, jeune homme, que les nouvelles générations passent aussi par là. » Enfin, la foule se dispersant, je lui avouais ma passion d'internet, qui avait changé ma vie, y compris de jeune chercheur en littérature. J'osai lui demander : « Alors, c'était ça aussi, au départ, le net : un p'tit gadget créé en passant par des gens de votre trempe creusant le réel, brûlant d'impatience et ne pouvaient pas se permettre d'attendre le résultat d'un p'tit copain, la toute dernière fournée de ses dernières recherches, par la Poste ? - C'est ça, jeune homme, et si, aujourd'hui, vous avez compris ça, bientôt vous comprendrez bien plus de choses encore. » Il me laissa sur cet oracle sibyllin. Sa famille arrivait. L'étoile des particules descendait de son trône, redevenait un cargésien ordinaire. Où aller manger ? Attention, j'ai réparé la pompe à eau du minot là, et il a l'air redoutable ! Il mourut peu de temps après. Mon petit blog fut le premier média au monde à l'annoncer pour une raison toute simple : la question, à peine posée, à peine résolue d'un « oui, évidemment » : « Faut-il sonner les glas des Cargésiens pour feu Georges Charpak ? »

 

*

 

Je n'ai aucune autorité dans l’Église. Aucune autorité nulle part en fait, sinon sur quelquesplumes.info. A peine celle du fou qui déraisonne. Du malade, pour qui Aslan vient. Du disciple têtu de la Térésita qui s'obstine à vouloir rester « petit » et « enfant ». Aussi n'est-il pas étonnant que ma route n'ait jamais croisé de manière sérieuse celle d'Alain Finkielkraut, qui, pour, être honnête, m'était aussi antipathique que Charpak statufié. Je lui avais gardé une petite canine acérée, à notre Immortel, depuis la polémique de 2008 avec les amoureux français de la BD. Mais qui sait, la rancune, c'est vilain. L'immortalité, c'est long, surtout vers la fin. 2008, c'est déjà loin et peut-être notre Alain avait-il découvert entre temps Bidouille et Violette, Monsieur Jean, ou Mauss, s'il fallait couper net le badinage.

Cette semaine, mes parents, catholiques, croyant bien faire, m'ont offert le dernier numéro du Point « Le Grand secret / L'Homosexualité au Vatican », avec les bonnes feuilles de Sodoma le livre « choc » de Frédéric Martel. En matière de « grand secret », j'avoue avoir conservé un faible pour celui de Barjavel. Mais enfin, pourquoi pas ? Du cul, du cul, du cul, du cul.... Le Pape François, dans la Curie, ne serait pas seulement cerné par les loups, mais les « folles » au double discours : homophobes le jour, pratiquant à couilles rabattues le coït anal de nuit.

 

Le coït anal, oui, mais la sodomie ? J'ai peut-être une lecture très personnelle, et, en tout cas, qui n'engage que moi, du chapitre 19 de la Genèse, mais, d'une part, je n'appelle pas « sodomie », au sens strict, ce que le commun entend par là. Et d'autre part, contrairement aux apparences, je n'ai pas perdu de vue le sort d'Alain Finkielkraut. Ouvrez de chapitre 19 de la Genèse, la destruction de Sodome, au moins une fois dans votre vie. Une énormité vous sautera aux yeux. Après avoir hébergé sous son toit deux Anges qu'effectivement la foule lui réclame « pour que nous en abusions » (on aimerait savoir par quel orifice, si les anges sont asexués ? ), Lot n'hésite pas un instant à proposer à la foule en furie deux vierges en pâture : « faites leur ce qui vous semble bon, mais pour ces hommes, ne leur faites rien, puisqu'ils sont entrés sous l'ombre de mon toit. » Et si la sodomie, au sens strict, au sens fort, c'était le viol des lois de l'hospitalité ? Les hymens sacrifiés ou les anus éclatés ne dérivant de ce sacrilège que de manière secondaire ? Et si la sodomie, c'était de hurler : « On est chez nous ! » au lieu de dire « Ils sont chez moi. » ?

 

Je ne veux pas me perdre, on en finirait plus, dans l'antisémitisme et/ou antisionisme. Le problème est bien plus vaste que ça. Il me rappelle un sketch génial des Guignols où trois voisins de paliers sortent et se dirigent vers l'ascenseur. Le premier est grand, blond, aux yeux bleus (« Un facho ! » pensent les deux autres), le selon est barbu, peau mat, typé arabe (« Un terroriste ! » pensent les deux autres), le troisième porte s'ouvre sur Patrick Bruel (« Un Juif richissime! ») Fin du sketch, les marionnettes s’entre-tuent avant d'atteindre l'ascenseur, la peur leur a fait oublier qu'elles étaient deux jours avant les meilleurs voisins du monde.

 

L'isotopie de la « merde » dans le discours des porteurs de Gilets Jaunes agressant notre immortel est impressionnante. C'est cash, c'est là, sans même l'entourloupe potache d'un Jarry en 1896 avec le R en plus du « Merdre ! » (mais qui se souvient encore de Jarry ?) Je refuse de me perdre dans les historiques, les authentiques, les GJ contrefaits. On ne s'en sortirait plus. Ce qui m'intéresse davantage, c'est la caméra. C'est qu'il suffisse désormais au premier crétin venu d'enfiler un Gilet Jaune pour attirer une caméra et débiter, sans avoir lu la Genèse, des beuveries de comptoir qui se sont pas marquées du sceau de la subtilité... et que toute la France en parle.

En même temps rien de plus logique. La longueur des réactions à la tribune de Sfar sur la monté de l'antésémitisme est effrayante. J'ai essayé de tout lire, avant, honnêtement, d'abandonner. Mais il y a un mot qu'on a peut-être pas assez souligné, et que Sfar lâche : « relativisme » : ma pensée vaut bien la vôtre qui vaut bien la sienne, qui vaut bien celle du voisin. Plus de cons, plus de maîtres. Tous égaux dans la médiocrité.

Rien de plus logique dans la « civilisation » Wikipédia/Doctissimo. « Cher Umberto Eco, vous qui aimez tant le Comte de Monte Cristo, ne voulez pas venir nous en parler sur Wikipédia ? - Ah, ma, je veux bien, ma si un petit Adso boutonneux passe derrière moi pour corriger ma copie ? - Il la corrigera, et sera lui même corrigé ensuite, et nous atteindront petit à petit l'objectivité. » Doctissimo... où des patients en souffrance viennent chercher des solutions dans le plus froid des lieux froids, un forum internet au lieu.... de consulter les docteurs en médecine ; Doctissimo, grâce à qui le beauf de Cabu, queue de cheval et aviné de rouge bon marché, peut lancer au neurologue de sa tante deux paragraphes qu'il croit avoir compris sur le Parkinson et vlan, s'improviser neurologue, parce que le Parkinson de sa tante lui fait peur.

« Sioniste de merde ». Impressionnant de puissance argumentative.... Genre : « J'ai raison, point barre. » Au moins tout le monde comprend, comme les tweets de Trump, donc c'est la rhétorique efficace du moment.Celle qui vous fait regretter les off fuités de feu José Frèches, je crois: « Moi, je fais campagne pour les cons. Les gens intelligents ? Maximum 5 % d'une population. On ne peut pas gagner une élection démocratique en misant sur l’intelligence des gens. »

 

Au départ de toute expérience religieuse authentique, il y a, mais peut-être me trompe-je, l'expérience de l'autre et, par delà lui, la recherche de Dieu, ou Allah, cela ne ne gène pas qu'on l'appelle Allah, du moment qu'on convient qu'il est le « Tout Autre », le « Tout Miséricordieux, Très Miséricordieux ». Étrange individu insultant l'un des 40 garants de la langue française, protégé directement par le chef de l'Etat. Garant du dictionnaire, si lent à être mis à jour. Garant d'une langue commune et qui, en tout cas, lui survivra : tel est le sens de son « immortalité ». Étrange « radicalisme » qui en vient à contredire le premier verset du Coran. Finkielkraut ne discute pas. Il a raison : on ne joue pas aux échecs avec un pigeon : tôt ou tard le pigeon s'ébroue, renverse toutes les pièces, chie sur l'échiquier et se pavane comme s'il avait gagné. L'immortel passe, dans la rue, simple catalyseur. Comme il le dit lui même, « ni héros, ni victime. », à la limite, si l'on veut, baromètre, témoin de la ténèbre ambiante.

 

Mais un baromètre, c'est bien, les éclairs du Rider, commenté par Jean-Baptiste Garcin (qui m'a l'air de creuser lui aussi dans son coin un filon à la Eco).

C'est mieux.

Higl'Rider : « 

#bfm on en parle ?Ministère de l’Intérieur - Le 12 février 2019 Communiqué de presse , mais shuuuuuuut
[...]faits à caractère antisémite en hausse : 541 faits [...]
[...]Les actes antimusulmans en baisse : 100 faits [...]
[...]d’actes antichrétiens stable : 1063 actes [...] »

 

Jean-Baptiste Garcin : « J'aime bien leur novlangue "Enfin, le nombre d’actes antichrétiens est stable sur l’année avec 1063 actes recensés (1038 en 2017)." en gros ça augmente mais tu fermes ta gueule et tu dis que c'est stable.... en gros.... »

 

Et plus je vieillis, plus je comprends les colères homériques des Pères Florent de Cargèse, celle de José de Lacordaire. Ils avaient vu venir la haine. Ils savaient qu'ils ne pourraient pas l'empêcher : ils formaient des gamins à l'affronter en hommes. Sans jamais oublier la bonté, cœur de tout grand acte : «  Par-dessus toute chose, tonnait José Bartholomei, soyez bons. La bonté est ce qui ressemble le plus à Dieu et qui désarme le plus les hommes. » Insulté fécalement, l’immortel ne porte pas plainte. De quel côté est la bonté dans cette histoire ? La finesse et l'intelligence ?

Eco gagne, hélas, de manière posthume. Nous en sommes bien à la conclusion du  De Superman au superhomme et, si le lieutenant Columbo apparaissait pour résoudre l'affaire, il ferait figure de demi-dieu tant le niveau est bas. D'un côté, c'est rassurant, à se complaire tant dans la « merde », la bête immonde si redoutable doit être encore en couches culottes. Marianne n'aura donc que la gloire du balayeur à lui opposer, et celle de la poubelle. Avec prières, tout le monde a droit à une prière. Mais sans faiblesse : personne n'a le droit de réduire autrui à un miasme organique. Sous d'autres cieux, peut-être, sous l'ombre de mon toit, en aucun cas.

 

 

Lu 349 fois Dernière modification le lundi, 29 juillet 2019 09:27
Philippe Perrier

Ancien journaliste littéraire pour Auteurs.net, Lire, L'Express, La Revue des Deux Mondes et RCF Corsica, métis corso-greco-mayennais, écrivain momentané à ses heures perdues. Co-auteur de "Cargèse autrefois I et II" aux éditions Lacour. Président Co-fondateur de quelquesplumes.info

- Ecrire, c'est sentir sur son clavier l'appel des hauturiers, des marins du grand large. Cela commence, en général, lorsque l'on se rend compte, non pas que l'on a pied dans le vide, mais que le vent est là et le navire au port, qu'il est temps d'embarquer.

1 Commentaire

  • Lien vers le commentaire Martine Mairal mercredi, 20 mars 2019 09:25 Posté par Martine Mairal

    Quelles merveilles ces photos et ce texte... comme le début d'un roman-récit, une de ces rencontres qui changent la vie d'un petit garçon de Cargese... Une version à toi d'Il Postino ! Un grand merci, Philippe, de ce partage précieux, de cet instant magique où le grand Charpak revit sous ta plume sensible. Je suis certaine qu'il te dirait que la véritable intelligence, c'est ça. Exactement ça.

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