lundi, 29 juillet 2019 09:11

« Rhaaaaaaa !!! » et autres souvenirs liés au Père Florent Marchiano

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Un lundi de Pâques à Cargèse Un lundi de Pâques à Cargèse Photo : Noëlle Casabianca

    Bénie soit Noëlle Casabianca, qui a su retrouver, sans doute au fond de vieux tiroirs, une telle photo de mon adolescence. Elle en est l'auteur : admirez donc le coup d’œil et la composition. Quand exactement a-t-elle été prise ? Je ne le sais pas, mais elle éveille en moi tant d'émotions que je ne peux pas, aujourd'hui, ne pas vous en faire part. La scène a manifestement lieu un lundi de Pâques à Cargèse, sommet de l'année liturgique pour les Cargésiens, chantant leur « Christos Anesti !!! » : le Christ est ressuscité des morts et par la mort, il a vaincu la mort. L'exaltation du village est à son comble.

    

    Toutes les icônes et les objets sacrés possibles sont de sortie, en procession. Tout juste les villageois, d'allégresse, tirant en l'air des balles à blanc au fusil de chasse, ne désignent-ils pas les plus vaillants d'entre eux pour porter leurs deux églises : la latine et la grecque, sur leur dos, comme s'ils portaient le poids du monde. Même le restaurant en est évangélique : le « Saint Jean ». Que l'on se rassure : des années après, il porte encore le même nom. Tout à gauche de la photo, une petite fille se bouche les oreilles, assourdie, et sans doute abasourdie de tant de « BANG !!! » Ou plutôt, puisque même les fusils semblent chanter en grec, de tant de « PAN !!! » Le vent souffle dans les habits de confrère des jumeaux Fieschi, à cet instant, aucun Cargésien n'en doute, « le vent souffle où il veut. », c'est presque un signe de l'Esprit Saint.

 

    Hiératique, un adolescent cravaté, cheveux épais, bouclés, habit de diacre byzantin, porte et présente au monde l'icône sacrée de la résurrection, de Pâques comme « passage », du Christ qui tend la main aux morts pour, lui, parmi les morts le Premier des Vivants, redonner aux élus la Vie qui ne passe pas. Figure bifrons du diacre, le prêtre barbe blanche, déjà. Lunettes claires quand le diacre porte des verres teintés. Il porte le livre sacré de la Parole, du Verbe fait chair, comme le dit l'ouverture de l’Évangile selon saint Jean. Cette chair d'homme, reconnue comme chair d'homme. Cette chair qui fut morte, mais ne l'est plus, PAN !!! comme Il l'avait annoncé à ses disciples, PAN !!!

     Le diacre, au premier plan, apparaît par illusion d'optique de la même taille que le prêtre, coiffé de sa coiffe spécifique, dont le nom technique m'échappe : ronde au dessus du crâne, comme une couronne, se déployant en un vaste tissu noir. Je n'ai jamais posé la question, mais, dans mon cœur, j'ai toujours imaginé ce pan de tissu long et rectangulaire tombant en cascade dans le dos du prêtre comme une métaphore des cheveux longs du Christ, dans l'iconographie traditionnelle. Et peu importe au fond que le Christ historique les ait portés courts ou longs : c'est de symboles dont il est question ici. Un homme doux comme une femme, selon les critères de l'époque. Voilà de quoi faire taire le gag athée récurrent à Noël « Arrêtez tout : c'est une fille ! » Là encore, ce n'est qu'une intuition, mais mon cœur m'a toujours dit que Dieu avait choisi de se faire homme pour nous montrer à quel point un homme pouvait être doux. Et que cela, l'un dans l'autre, valait mieux pour nous que l'incarnation dans une femme-Dieu qui nous aurait montré, pour préserver l'oxymore capital de l'agneau-berger, du roi-serviteur, du juge-crucifié, etc, combien elle pouvait être dure.

 

     Ce diacre, c'était moi. Le prêtre, feu le bouillant Florent Marchiano.

 

    Mais par quel miracle me voit-on, si l'on veut être précis, porter l'habit de diacre en plein lundi de Pâques, alors que bien malin celle ou celui qui retrouvera les photos de mon ordination, sa date, sa trace ?  C'est que j'ai reçu que je me plais à appeler « l'ordination majeure », celle du « nécessité fait loi, y compris loi divine. » Florent Marchiano était jusqu'à la passion et jusqu'au scrupule un homme de rites, de la Majesté du rite que l'on doit au Seigneur. Ayant un enfant de chœur fidèle sous la main, votre serviteur, il commença par lui donner les habits du placard destiné aux enfants, au fil doré, ceinture croisée dans le dos retombant des deux côtés sur les épaules. Las, l'enfant de chœur était aussi le petit-fils de Marie-Jeanne Mattei, née Dragacci : chrétienne par tradition, mais croyant au Destin, et en ses pouvoirs quasi magiques : « Mange les carottes qui rendent aimable. », « Mange la bonne soupe qui fait grandir. », et tout ce genre de sortilèges. Suis-je devenu aimable ? Ce n'est pas à moi d'en juger. Grand, les centimères sont formels : c'est incontestable. Au point que le Père Florent, de peur d'attirer le ridicule sur sa liturgie avec un dadais dont les chevilles longues dépassaient trop de l'habit d'enfant, me confia bientôt la taille au-dessus, l'habit d'adulte du diacre, mais avec la ceinture emberlificotée comme celle d'un enfant.

    En vérité, je n'ai jamais de toute ma vie dû me sentir plus adolescent que ce jour-là. Le résultat était grotesque. Moche, il n'y a pas d'autre mot. Et donc, aux yeux de Monseigneur Marchiano, qui avait toujours à l'esprit qu'il était prélat du Pape, peccamineux. Que faire ? Maintenir le ridicule ou perdre un enfant de chœur fidèle depuis des années ? Dieu est un en trois personnes. Le père Florent trouva une troisième solution. Le temps a passé, bien passé et l'occasion ou la date exacte m'échappe aujourd'hui, mais sans doute était-ce précisément le jour cette photo : il m'ajusta, comme on adoube un chevalier, l'habit de diacre, avec la ceinture de diacre mise comme il convient à un diacre, et non comme un homard digne de Françoise Dolto. La scène eut lieu derrière l'iconostase, dans le saint des saints en somme. Peut-être n'eut-elle aucun témoin. Peut-être Jean-Pierre Crispi y assista-t-il. Il confirmera ou infirmera s'il passe par là et si telle est sa volonté.

    Toujours est-il que je me revois encore me décrocher la mâchoire et laisser mes bras ballants ballots d'une protestation muette. Quelque chose comme : « Mais, Monseigneur, vous savez bien que je ne suis pas diacre ! » Réplique immédiate, foudroyante et douloureuse comme la collée au chevalier, un sonore « Rhaaaaaa !!! » sans doute accompagné d'un geste entre « Veux-tu une baffe ??? et « Philippe, je suis un Monseigneur, prélat du Pape. Tu défigures la liturgie avec ta ceinture attifée comme celle d'un enfant. J'ai charge d'âmes sur Cargèse et si JE décide que tu as le droit de porter la ceinture comme un diacre, ton devoir est d'OBEIR car, de part mon autorité, je viens de te faire diacre. »

    Tout se tenait, de manière extrêmement subtile, sûrement entre le troisième et le quatrième « a ». Tout était le fruit d'une complicité déjà très longue entre cet homme colérique et sanguin, capable de donner des dorures à la liturgie romaine et des courbes droites à l'encens byzantin.

 

    Pour ceux qui ne sont pas familiers du catholicisme, je rappelle simplement la nuance entre le prêtre et le diacre, du moins, telle que je la perçois, sans aucune autorité que celle léguée par le Père Marchiano et mon éducation religieuse. Le prêtre représente le Christ en tant que Bon Berger, Chef de ses brebis, qui les aime au point de donner sa vie pour elles et de se donner en nourriture, corps et sang. Berger qui en devient donc le seul roi légitime. Le roi des rois. Le diacre représente le Christ des évangiles en tant que serviteur, par excellence lors du Jeudi saint, quand Jésus lave les pieds (sans doute bien poussiéreux et crasseux de la route) de ses disciples. Sa grandeur est d'être petit. Il peut célébrer baptêmes, mariages ou enterrements, mais pas le souvenir du dernier repas du Christ qui, pour de bon, selon les catholiques, change le pain et le vin, en véritable corps et véritable sang de Dieu.

    Je n'ai jamais célébré de baptême, malgré mon prénom et le texte des Actes des Apôtres où l'Apôtre Philippe baptise sans plus de cérémonie ni chichis que la transmission de l'intelligence des textes à un esprit ouvert, comme un fruit déjà mur. J'ai écrit des tombeaux, notamment pour la précédente version de Quelques Plumes, mais, évidemment, jamais célébré d'enterrement. On m'a demandé plusieurs fois des discours de mariage. J'ai répondu, de mon mieux.

 

    L’Église romaine ne m'a pas appelé au diaconat. Peut-être le fera-t-elle un jour en dehors de Cargèse. Je l'accepte ainsi. En attendant, il me reste ces souvenirs de ce prêtre haut en couleurs, que je voulais partager avec vous aujourd'hui. Avec d'autres.

 

    Plus jeune, par exemple, à mes débuts d'enfants de chœur, il m'était venue une idée aussi sotte que grenue : nettoyer l'encensoir pour le rendre bien propre à l'intérieur. A quoi n'avais-je pas pensé là ? Me corrigeant d'une voix de torrent qui gronde (c'était aussi son rôle de père spirituel) il m'enseigna le fait que : « L'encens des vieux encensoirs donne une fumée plus sainte, de même que les vieilles églises sont les plus vénérables. » Et je fis alors un grand pas dans mon service naissant du feu sacré.

 

    Je crois, mais comment en être certain ? Que c'est lui lui paracheva mon apprentissage du « Je vous salue Marie. » Prière capitale dans ma religion. A peut-être trois ou quatre ans maximum, au restaurant « Le Continental », alors que le repas des adultes avait déjà été bien arrosé et que la tablée chantait « Chevaliers de la Table Ronde, goûtons voir si le vin est bon ! », une question jaillit, pressante, urgente, de mes lèvres d'enfant, concernant le verset de la prière « Et Jésus, le fruit de vos entrailles est béni. » :  « Mais Jésus, c'est pas un fruit !!! » Je me souviens de son regard, amusé et brillant à la fois derrière ses lunettes épaisses, m'enseignant le sens de la métaphore sans même avoir besoin de parler.

 

    Alors oui, il avait aussi ses défauts. Oui, j'ai eu bien chaud, à seize ou dix-sept ans, accompagnant à l'orgue les messes latines en plein cagnard pendant qu'il choisissait, son péché mignon, la prière eucharistique dite « numéro 4 », entendez la plus solennelle... et la plus longue, synonyme d'encore plus de transpiration pour la chorale double de Rosa Ferrandini. Alors oui, il était si soucieux de laisser un héritage de beauté qu'il a fait couvrir de fresques somptueuses les deux églises, effaçant celles d'Edmond à la latine, que moi j'aimais vraiment beaucoup... non sans tanner les nouveaux fresquistes qui, observez bien, lors de votre futur séjour à Cargèse, ont peint parmi les réprouvés du Jugement Dernier un profil qui rappelle étrangement le sien. Pourtant, cet homme savait aussi aimer. Regardez de nouveau la photo. Techniquement, mon cœur me dit que le diacre est en faute : trop d'exaltation, il ne devrait pas marcher devant le prêtre. Surtout un jour où les appareils photos et les caméscopes sont de sortie à ce point, avec l'inévitable marronnier de la presse régionale. Pourtant, le prêtre, si soucieux du détail, du bout de l'aile d'ange au service de son Dieu, laisse faire. Il passe le relais à la génération suivante. Voyez le résultat, dites-moi si ce minuscule détail d'histoire corso-grecque vous parle autant qu'à moi et, qui sait, si vous aviez vous aussi des anecdotes concernant le Père Marchiano, n'hésitez pas, à votre tour, à les partager...

Lu 331 fois Dernière modification le mercredi, 18 septembre 2019 18:06
Philippe Perrier

Ancien journaliste littéraire pour Auteurs.net, Lire, L'Express, La Revue des Deux Mondes et RCF Corsica, métis corso-greco-mayennais, écrivain momentané à ses heures perdues. Co-auteur de "Cargèse autrefois I et II" aux éditions Lacour. Président Co-fondateur de quelquesplumes.info

- Ecrire, c'est sentir sur son clavier l'appel des hauturiers, des marins du grand large. Cela commence, en général, lorsque l'on se rend compte, non pas que l'on a pied dans le vide, mais que le vent est là et le navire au port, qu'il est temps d'embarquer.

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