dimanche, 08 décembre 2019 19:58

Pourquoi, en dépit du matraquage sur mon mur Facebook, je n'irai pas voir Star Wars 9

Écrit par
Évaluer cet élément
(0 Votes)

Ils sont mignons, Ecran Large et Compagnie. Ils ont bien remarqué que j'ai eu le malheur de cliquer sur quelques-uns de leurs articles. Ils croient qu'on ne les voit pas venir façon : « Allez, on sait tous que Star Wars 7 était mauvais, Star Wars 8 pire, mais faîtes un effort, hein ? Payez pour aller voir le 9, sinon, Disney va chouiner un bon coup et ce sera trop triste. » Eh bien non ! Qu'il chouine ! Mais au fait, pourquoi ?

Oh, je ne me méprends pas : quelquesplumes.info contre le marketing Disney, c'est, au mieux, une Aile A contre l'ensemble de la flotte impériale. Mais justement, comme une envie de défouloir ce soir et comme une envie de panache. Quitte à ce que les commentaires laser me tombent dessus.

Disney, avec un sens du commerce poussé à l'extrême, a, comme l'avait souligné Thomas Schauder dans Le Monde, trouvé le moyen d'être assis sur une mine d'or littéraire... et d'en faire une mine de plomb. On dirait, et là, c'est Philippe qui parle, un langage où le vocabulaire est encore présent, mais où l'on aurait perdu la grammaire, la syntaxe, sans parler de la poésie, et du mythe. A mon âge de vieux gâteux, le temps commence à faire sentir son aiguillon : on a de moins en moins quatre heures à perdre pour aller au cinéma confirmer une mauvaise intuition. On aurait l'impression d'écouter une trop vieille et trop méchante tante vous débiter des sottises sans lui ordonner de se taire ou de se retrouver dans la peau du gothique masochiste au cinéma, dans l'excellente parodie de Twilight : « Mais les vampires ne brillent pas au soleil ! C'est mauvais (coup de martinet dans le dos) ! Mais c'est mauvais ! (nouveau coup) ! Oh oui que c'est mauvais ! (Orgasme) » Le masochisme... si seulement on y trouvait du plaisir...

 

Pourtant, je porte aux nues Star Wars, celui de grand-papa : les IV, V, VI. Pourtant, j'ai été voir au cinéma en payant les I, II, III et je les ai même achetés en DVD qui traînent dans un coin, mais que je ne revois jamais. Pourtant, Star Wars, c'est toute une partie de mon adolescence, de ma vie de rôliste sur table puis sur internet avec le club Star Wars Empire (j'y reviens dans un instant). Pourtant, parmi les 1001 bêtises que je picore sur le net, ma préférée est certainement celle qui met en parallèle trois sagas majeures pour moi : Le Seigneur des anneaux, Star Wars et Harry Potter. A chaque fois, comme par hasard, l'histoire d'un jeune homme perdu chez son oncle, qui va devoir affronter le Mal Majuscule, aidé par un mentor barbu qui se sacrifiera pour le bien de la quête, d'un objet long, droit et lumineux (épée magique qui brille à l'approche des orcs, baguette magique qui s'éclaire, sabre laser), le tout finissant en impressionnantes encyclopédies papier ou internet tellement la ferveur autour du mythe est grande, etc.

Pourquoi alors bouder la suite ? Peut-être en priorité à cause d'une loi de j’appellerais de manière cavalière « La double postulation de Sfar ». Bien plus jeune, du temps de mes années de journaliste, j'avais eu l'immense chance d'interviewer Joann Sfar, alors en pleine promotion de l'une de ses BDs Donjon. La rencontre, cela ne s'invente pas, avait eu lieu en bas de l'avenue des Gobelins. J'ai encore un peu de mal à savoir si c'était à Paris ou Laelith. Sfar, et j'avais trouvé ça passionnant, m'avait expliqué que, pour lui, une histoire vraiment réussie devait obéir à une double contrainte. « On doit avoir l'impression que tout un monde existe hors du cadre. Pourtant, dans le même mouvement, hors du cadre, il n'y a rien. » Raisonnement magistral d'un maître de la BD contemporaine. BD : art de la case. Mais aussi, pour vous persuader que je ne perds pas le fil de mon propos, faille majeure, non, plutôt limbes majeures de Star Wars hors de la première trilogie : « hors du cadre, il n'y a rien. »... et des centaines de millions de dollars ont été dépensées pour (exploit !) nous donner à sentir ce rien.

 

Bien entendu, et c'est là toute la perversité de chose, on voit tout un gigantesque travail d’accessoiristes, on entend des musiques parfois superbes, mais la magie a disparu, l'odeur de rose dont parle Gracq dans En lisant en écrivant, c'est-à-dire comme une électricité dont les éléments (acteurs, vaisseaux, droids, etc) ne seraient que la mécanique. Qui ne voit que Lucas, dans la lignée de Tolkien, a d'abord travaillé pour mettre les larmes aux yeux du spectateur à la rédemption de Vador ? Qu'il s'agit, dans un Conte de Fées Majuscule, d'un conte sans petites fées ailées, mais où ce que Tolkien appelait la Faërie était présente, c'est-à-dire un art de nous décrasser les vitres mentales et mythologiques, d'une réflexion métaphysique sur le Mal, la tentation, une variation sur la question, essentielle, de l'existence réelle ou seulement symbolique du Diable, évidemment toujours caché, comme Vador est masqué, Palpatine encapuchonné, Sauron sans visage et Voldemort tabou ?

Ce qui est désolant, c'est qu'on peut mettre tous les budgets pharaoniques du monde que l'on veut, à partir du moment où le mythe est absent ou se titre un coup de blaster dans le pied, le résultat n'est rien qu'un carton-pâte, l'équivalent d'un stormtrooper pour supermarché, fût-il grandeur nature.

La prélogie est morte pour moi au moment où la Force y fut décrite comme une concentration de mini-bidules dont je ne veux même pas me souvenir du nom. Pourtant, il faut bien que jeunesse se passe, je restais consommateur, tant l'inertie de la trilogie originelle est énorme. Je passe sur les fautes éliminatoires, on n'en finirait plus et elles pullulent, pointées dans les commentaires sur le net, pour peu que l'on fouille un peu.

J'accélère et en viens au 7. Pour moi l'épisode de trop. Déjà un stormtrooper noir, dans un acte stupide de discrimination positive. Pour le remake, on mettra un SS juif, ça devrait faire aussi son petit effet. Il fallait en effet en tenir une sacré couche, ou un sacré culot, pour essayer de faire avaler que l'empire ou ses épigones ne sont pas profondément racistes, que les stormtroopers ne sont pas aussi recrutés sur des critères de couleur de peau, au contraire de la république qui accepte justement tout le monde et toutes les races extra-terrestres. Un traître chez les stormtroopers, qui, sans qu'on lui demande plus que ça de prouver son honnêteté pour vérifier qu'il n'est pas un assassin ou un espion déguisé, parvient à accéder à Leia... Un soldat de base qui, hop, hop, hop, peut tenir la dragée haute à un seigneur Sith dans un duel au sabre laser... C'est dans cette scène là que, dégoûté, j'ai compris que c'était fini et qu'on avait changé d'époque. Sans même parler de tous les, pour reprendre la géniale formule de Libé, « Comme un goût de Jedi vu ». Le sabre laser, c'était l'arme ultime, pour moi, une métaphore évidente de la pensée. L'arme qui tranche tout et que rien ne peut arrêter, si ce n'est un autre sabre laser... ou le bouclier de Captain America, pour les fous furieux des cross-overs qui ont déjà, sérieusement, soulevé la question. Plus tard, je pensais à Spinoza : un corps n'est limité que par un autre corps et une pensée par une autre pensée. Arme dangereuse, élégante, mystique. Il faut avoir la Force en soi pour la manier au combat... sous peine de se trancher soi-même un membre comme une pauvre cloche.

Et puis, ce fut la réaction de plusieurs de mes connaissances, parfois très proches, parfois bien plus érudites que moi sur Star Wars et capables de réciter les dialogues par cœur, au sortir des salles obscures où elles avaient vu le 8. On a les totems qu'on peut, je crois aux affinités électives. De manière générale, plus je me sentais proches des spectateurs du 8, plus ceux-ci, ou celles-ci avaient été déçus, voir dégoûtés, notamment par le fait que les nouveaux personnages ne soient pas du tout attachants, qu'on se fiche pas mal de ce qui peut leur arriver, mais pas que... Je décidai donc, tout simplement, de zapper, un peu triste néanmoins, comme on apprend qu'une ancienne amie serait devenue alcoolique... et méconnaissable.

Le 9 ne semblait pas s'annoncer de meilleure facture. Un exemple ? Un exemple. Le duel Jedi contre chasseur volant en rase-motte sur fond désertique jusqu'à, très probablement, se faire démonter par Rey quand elle arrive au contact. Par Yoda ! Pourquoi n'y a-t-on pas pensé avant ? Peut-être, me faisait remarquer un ami, parce qu'il suffirait que le chasseur prenne de l'altitude et dégomme à distance la pauvre piétonne, si agile qu'elle soit...

Ce qui aurait été rigolo, par contre, mais peut-être trop demandé, c'est que Mark Hamill refuse d'interpréter cette version du rôle de sa vie, à laquelle (il l'avait confié à la presse) il ne croyait pas. Sans doute était-il tenu par un contrat d'acier dans les griffes de Disney, plus rat que souris en l'espèce. Sans doute aurait-il dû payer des indemnités gigantesques pour avoir planté la saga à la suite d'un procès qu'il aurait automatiquement perdu. Mais sans doute aussi aurait-il pu compter sur la ferveur des fans écœurés par le 8 pour compenser son amende, voire lui faire gagner de l'argent par une campagne de levée de fonds mondiale. Là, oui, on aurait retrouvé l'esprit de la résistance. Mais peut-être ne faut-il pas faire porter à un saltimbanque un costume trop grand pour lui et peut-être ses finances ne sont-elles pas si extraordinaires malgré le succès légendaire de son rôle. Je lui pardonne volontiers, mais qu'il ne me demande pas de regarder le 8. Ni, même si je n'ai pas ce souci de santé-là (on ne peut pas tous les avoir, ce serait de la gourmandise), le 9, déconseillé aux épileptiques et photosensibles, au point, et ce n'est même pas une rumeur, que Disney et l'epilepsy fondation recommandent aux personnes concernées de se faire accompagner par quelqu'un qui a déjà vu le film pour se faire signaler LES scènes de scintillement lumineux dangereux. Ou comment faire un film dangereux et, pour la peine, faire payer trois places pour le prix d'une... tout en n'évitant peut-être pas les crises dans les salles... où l'on n'a pas forcément la place pour s'effondrer au sol en toute sécurité. Quelle tête feront les autres spectateurs quand cela arrivera ? N'étant pas Jedi dans la réalité et ignorant l'avenir, je ne peux que poser la question.

 

A tout prendre, au lieu du « Jedi vu » ou du n'importe quoi, dans un monde idéal, j'aurais bien imaginé, pourquoi pas, quelques-unes de nos aventures de Star Wars Empire portées à l'écran. Ou, plus modestement, le pitch développé par des scénaristes professionnels, parce que c'est bien là que le bât blesse : tant de dépenses, sans scénario digne de ce nom. Sur quelle idée était fondée mon ancien club de jeu de rôle par mail  ? Sur celle, tragi-comique, magnifique, du poulet décapité qui continue à courir alors qu'il a perdu la tête : Palpatine et Vador morts, l'empire n'est pas détruit pour autant. Il reste une flotte gigantesque. Des officiers supérieurs, des espions, des médecins, des tacticiens, des pilotes d'élite, des officiers de sécurité... tout ce qui fait une flotte, toujours convaincus du bien fondé et de la grandeur de l'empire, gardien de l'ordre et de la sécurité, face à la chienlit républicaine et rebelle, garantie certaine de chaos. Des hommes et des femmes qui servent le Mal avec honneur et le servent bien. Eux-mêmes inconscients du côté obscur qui les manipule. Là oui, on aurait pu surprendre le spectateur. Enfin, ne rêvons pas trop... Star Wars Empire, pour moi, ce sont de très chouettes souvenirs et de vrais amitiés qui ont traversé le temps. Lucas a vendu son mythe. Il n'a pas le droit de se plaindre. Je peux encore jouer à Star Wars, le jeu de rôle, avec mes amis, en décidant souverainement dans notre coin de ce qui est « dans le canon » et ce qui ne l'est pas. En zappant ou ne zappant pas, à ma guise. Et cela, Disney n'est pas prêt de me m'en empêcher.

 

PS : Pour ceux qui voudraient surfer plus loin, on peut par exemple opposer la presse ciné classique içi à, je ne sais pas moi, un youtubeur underground, voire censuré à l'écouter, et au langage plus que fleuri, là. Enfin, pourquoi ne pas rêver un peu, puisque l'étendue des pouvoirs de la Force semble être un enjeu du 9, sur cette liste digne des Seigneurs Kaï ? Rêver, c'est toujours mieux qu'être amer, ou se morfondre.

Lu 256 fois Dernière modification le mercredi, 25 décembre 2019 21:09
Philippe Perrier

Ancien journaliste littéraire pour Auteurs.net, Lire, L'Express, La Revue des Deux Mondes et RCF Corsica, métis corso-greco-mayennais, écrivain momentané à ses heures perdues. Co-auteur de "Cargèse autrefois I et II" aux éditions Lacour. Président Co-fondateur de quelquesplumes.info

- Ecrire, c'est sentir sur son clavier l'appel des hauturiers, des marins du grand large. Cela commence, en général, lorsque l'on se rend compte, non pas que l'on a pied dans le vide, mais que le vent est là et le navire au port, qu'il est temps d'embarquer.

Plus dans cette catégorie : « Renaissance Restez chez-vous et Jouez ! »

Laissez un commentaire