mercredi, 25 décembre 2019 20:57

Oh ! Pourvu qu'il y ait encore des nuits !

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Alors que les jours commencent déjà à rallonger au rythme d'une berceuse, je voudrais, encore ému par la nuit de Noël, vous écrire cette plume comme une ode à la plus belle des nuits.

 

Contrairement à ce que l'on pourrait penser, hâtivement, Noël n'est pas le sommet de l'année religieuse pour moi. Ni même Pâques. Nous ne sommes peut-être pas beaucoup de catholiques à en être convaincus, mais, pour moi, le vrai sommet, c'est l’Annonciation, quand l'Ange annonce à Marie qu'elle va porter le Sauveur et que Marie, qui aurait pu dire « non », accepte. A partir de là, la Mort est déjà morte. Le Satan invincible a déjà perdu et toute sa fureur ne pourra rien contre l’humble « oui » d'une femme qui a accepté le miracle, l'étoile et la souffrance.

 

Je ne pense pas que les textes le précisent, mais j'imagine volontiers l'Annonciation dans la lumière d'un matin, Gabriel descendant sur Marie comme la Lumière, alors qu'elle est tout simplement occupée à ses tâches quotidiennes et qu'elle rêve déjà à son futur mariage avec Joseph. J'insiste. Pour moi, elle est libre : ce n'est pas une marionnette. Elle aurait tout à fait pu refuser l'enfant et, alors, Dieu ne serait jamais incarné. Elle est libre, mais elle est simple et obéissante. Elle aurait pu dire « non », mais si elle l'avait fait, elle n'aurait plus été Marie et comment dire « non » à une joie si grande ?

 

Je sais bien qu'en France les crèches crispent, que le catholicisme est plombé à répétition par les scandales de pédocriminalité, que l'Islam voit en Jésus un prophète et non le fils de Dieu, que d'autres n'y voient rien, qu'un mythe ou un objet de sarcasmes. Chacun a ses raisons. Je ne juge ni ne condamne. Tout au plus voudrais-je rappeler l'apologue des théologiens aveugles et de l'éléphant.

 

De vieux théologiens, au soir de leurs vies, se réunirent pour répondre, enfin, à la question centrale : « Qu'est-ce que ou qui est Dieu ? »

 

Le premier prit la parole :

 

« Dieu est un mur solide.

  • Non, c'est un pilier ! Répliqua le second.

  • Non, c'est un grande feuille ! Rétorqua le troisième.

  • Comment pouvez-vous vous tromper à ce point ? S'étrangla le quatrième. Dieu est souple et ondoyant comme un serpent.

  • Mais non !! il est dur et incurvé comme un arc ou un cor, ajouta un autre. »

Et tous ils s'étripèrent avant de réaliser que Dieu est un éléphant.

 

Les anciens fans de l'Ile aux Enfants se souviendront peut-être de l'émission où Casimir participe à un concours mystère qu'il gagne parce que c'était en fait un prix de modestie. Plus je vieillis, plus ce souvenir de bout d'chou me semble capital. Aux grandes questions que tout le monde, plus ou moins se pose, je réponds « Jésus », modestement. Sans mettre aucun couteau sous la gorge. Sans obliger qui que ce soit à suivre ma variante, ma lecture de ce mystère, même sur ce blog. Mais en prétendant aussi avoir le droit, moi aussi, d'affirmer comme une petite luciole mon choix.

 

L’Évangile nous dit des Apôtres qu'ils étaient des hommes « simples et sans éducation ». Il n'y a pas de raison, pour moi, de penser qu'il en soit autrement pour Marie. Ce n'est ni une Reine terrestre, ni une théologienne. C'est, dans un village invisible, la fiancée du charpentier. Le calendrier catholique fête l'Annonciation le 25 mars, très logiquement neuf mois avant Noël. Le temps d'une gestation. Le temps que la lumière, annoncée au petit matin, se transforme au sommet de la nuit. Par son petit « oui », Marie sait déjà tout cela, accepte déjà tout cela. A l'époque où l'empereur de Rome est vénéré comme un dieu, où le pays de Marie est occupé, où les autorités juives de Jérusalem n'ont même pas le droit de mettre à mort de manière autonome le criminel suprême selon leur propre code, elle sait, en acceptant la nuit qui vient, que son chemin sera un chemin de larmes autant qu'un chemin de joie. Avant Jésus, elle a déjà porté sa croix puisqu'elle l'a porté, Lui, en devenant la Reine des Anges.

 

Je sais bien que les Protestants, à l'érudition biblique souvent impressionnante, accusent les Catholiques d’idolâtrer Marie. C'est leur sensibilité, mais je trouve leur foi trop sèche. Marie n'est pas une déesse. C'est une femme, une simple femme, et c'est cela qui est extraordinaire. Que Dieu se soit laissé torcher le cul par un simple femme, qu'il ait dépendu de son lait et de ses soins pour survivre ; que, plus tard, il ait accepté son éducation, alors qu'il est omniscient. Femme extraordinaire, « vierge admirable », comme le chantait la chorale du Sacré-Cœur à Ajaccio hier soir, à Noël...

 

Pour être certain d'avoir une place assise, et encore, je n'en étais pas certain, je décidai hier soir d'arriver une demie-heure en avance à la veillée de Noël. Hélas ou tant mieux pour moi, j'ai eu, pendant un gros quart d'heure, l'église pour moi tout seul. La crèche était installée, lumineuse. Le long couloir néo-roman tout simple et en partie rongé d'humidité faute de moyens aboutissait, au fond du chœur, sur le gigantesque Christ en bronze de mon enfance, dans une alcôve bleu ciel. Personne un soir de Noël, que votre serviteur, les vitraux invisibles, les statues et le silence. Comme si l'on me faisait un cadeau : le cadeau d'une présence. Comme si, entre moi et mon Dieu, l'un ne savait plus trop qui faisait à l'Autre le cadeau de sa présence.

 

Souvent, je m'imagine les paroissiens comme des piliers dotés d'une âme. Si l'édifice ne s'effondre pas, c'est qu'il y a encore assez de piliers. Petit à petit, au compte-goutte, les gens sont arrivés pour la veillée. Pourtant, dehors, la météo était impeccable et la tempête Fabien passée depuis longtemps.

Comme si les lois de la physique étaient aussi des lois amoureuses : il n'y avait pas assez de paroissiens, et pourtant, l'édifice ne s'effondrait pas. Une petite chorale arriva et ce furent des chants magnifiques. Les classiques de Noël. Minuit chrétien en langue corse. Des choses comme ça. Puis une messe courte, épurée, réduite à l'essentiel et qui allait bien avec l'architecture néo-romane du bâtiment plein au gros tiers ou à la petite moitié.

 

La messe de 19h avait-elle drainée beaucoup plus de monde ? Était-ce un jeu entre les différentes paroisses d'Ajaccio, les Corses ayant le choix ? Le catholicisme était-il à ce point en perte de vitesse ? Sans doute un peu des trois, capitaine. C'était donc doublement la nuit.

 

Pourtant, ou plutôt grâce à la nuit, au sortir de la messe, je ressentis une immense paix qui tombait des étoiles, comme un cadeau de clarté presque éblouissant. Jamais de toute ma vie, peut-être, je n'avais aussi intensément aimé la nuit. Il me semble, vaguement, qu'après la fin des temps, dans la Jérusalem céleste selon saint Jean, les Justes seront baignés de lumière. Oh ! Mon Dieu ! Pourvu qu'ils soient aussi baignés de nuit ! Pourvu que dans la Jérusalem céleste, il y ait encore des nuits !

 

Blaise Pascal, rhétoricien trop génial pour vraiment convaincre, comme à son habitude, fait finement remarquer que les contempteurs les plus acharnés du catholicisme, ceux qui le vomissent à cause de l'indignité des catholiques, lui donnent en fait à moitié raison de manière certaine et qu'il n'y a plus, pour les convertir, qu'à les convaincre de faire l'autre moitié du chemin. Combien d'athées convaincus, en fait amoureux de la logique et de la cohérence, mais aveugles au Logos ? Combien de personnes scandalisées par les crimes qui ont sali l’Église au point qu'il faut avoir la foi pour la voir encore sainte comme dans le Credo, combien de personnes au sens moral aiguisé, mais qui n'acceptent pas le concept de « péché originel », c'est-à-dire la corruption de toutes choses, y compris et surtout des catholiques ?

 

Noël, c'est le mystère rendu visible, et non seulement caché comme dans l'Annonciation, de ce petit Dieu qui pour convaincre, non pas pense comme Pascal, mais vagit comme un bébé. Un tout tout petit bébé qui, fut-il divin, doit ressembler, comme tout nourrisson, plus à Gollum qu'au poupon parfait déposé au Vatican.

 

J'ai vu passer sur Internet beaucoup de sarcasmes sur Noël comme fête consumériste. Sarcasmes évidemment justifiés. Il faut dire qu'ils en feraient une drôle de tête, les grands de ce monde, si une gigantesque vague se levait à chaque Noël pour proclamer : « Bonne fête de l'humilité rédemptrice ! » Dieu humble, vulnérable, Sauveur, qui pleure et qui a froid dans une mangeoire. Les hommes ne l'ont pas accueillis. C'est le bœuf qui se pousse et partage sa nourriture avec l'âne qui, en bonne logique, a porté Marie sur le chemin. Jean de la Croix s'émerveille sur cet échange : « les pleurs de l'homme en Dieu, et en l'homme l'allégresse, chose pour l'un et l'autre si étrangères d'habitude. »

 

Et tout cela se déploie comme une rose qui est appelée à la résurrection. Tout est fini et tout commence, jusqu'à ce que, une dernière fois, tout soit pour de bon fini. Mais alors, mais à ce moment là, où la foi sera remplacée par l'évidence, pitié que l'on nous enlève ni la nuit, ni les étoiles, ni la ronde qui astres qui permettent à ceux qui le désirent d'aller les uns vers les autres.

 

J'ai vu Yoda en photo-gag dans une crèche. Cela ne me gène pas. Plus profond le lien est que le commun ne pense contre Yoda qui prêche « Prends garde à la peur » et Jean-Paul II qui ouvre son pontificat sur « N’ayez pas peur ! ».

 

Pourtant, ce n'est pas la crèche Yoda que j'ai choisie en illustration de cette plume. D'abord parce que je n'ai pas les droits sur cette photo si bien trouvée. Ensuite, parce que je garderai toujours une tendresse toute particulière pour celle que vous pouvez voir ici, celle d'Edmond Rochiccioli, le Dali maudit de Cargèse dont les fresques ont été recouvertes et dont la crèche a disparu, alors qu'il en avait confectionné les statues et sa mère les habits. Regardez bien ce mélange de gouaille et de tendresse, d'habits typiquement corses et de traits du monde entier, de caricature et de mystique. Edmond n'était pas croyant. Pourtant, tel Dali, je me demande avec le recul ce qu'il cherchait dans l'art. Il est entré il y a bien longtemps maintenant dans la nuit. Son atelier, rue du Marché à Cargèse, poétiquement appelé « Couleurs du temps », reste fermé sur son fantôme et son souvenir. Oui, pourvu qu'il y ait encore des nuits si douces que celle de ce Noël mais pourvu aussi qu'un jour, ce ne serait que justice, son patrimoine entièrement reconstitué, une grande exposition mette la quête d'Edmond en lumière.

Lu 225 fois Dernière modification le mardi, 31 décembre 2019 17:49
Philippe Perrier

Ancien journaliste littéraire pour Auteurs.net, Lire, L'Express, La Revue des Deux Mondes et RCF Corsica, métis corso-greco-mayennais, écrivain momentané à ses heures perdues. Co-auteur de "Cargèse autrefois I et II" aux éditions Lacour. Président Co-fondateur de quelquesplumes.info

- Ecrire, c'est sentir sur son clavier l'appel des hauturiers, des marins du grand large. Cela commence, en général, lorsque l'on se rend compte, non pas que l'on a pied dans le vide, mais que le vent est là et le navire au port, qu'il est temps d'embarquer.

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