mardi, 31 décembre 2019 17:47

La Mort de garde

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C'est l'une des plus belles images qui traînent sur mon disque dur, enregistrée à la volée à partir de Facebook sans noter la source, évidemment, au temps pour moi. Il me semble qu'elle provenait qu'une association de pompiers, mais je ne sais hélas plus laquelle et je ne peux pas rendre hommage à ce magnifique et salutaire travail autrement que par cette petite fiction. Si quelqu'un connaît la source, merci de l'indiquer en commentaire ou par mél. Bon réveillon à tous et n'oubliez pas, l'alcool, comme la Mort, sont à consommer avec modération...

 

Et voilà, c'est mon tour... De garde... En pleine grève de la SCNF et de la RATP... J'ai bien songé à me mettre en grève un instant, moi aussi, mais la patronne est impitoyable et j'en aurais fait les frais, séance tenante... Elle a son humour, noir évidemment... Elle m'aurait dit : « Mais enfin, très cher, vous perdez la tête ! » Et, à la seconde suivante, c'est ma tête qui aurait pour de bon roulé à mes pieds, détaché par un coup de la suprême faux...

 

Dieu que c'est parfois crevant, être l'employé de la Mort ! Nous ne sommes que dix pour couvrir l'univers, non-stop, évidemment : les dix doigts d'Azraël...

 

Je suis l'annulaire de sa main gauche, le doigt de ses amours, celui qu'elle utilise le plus rarement, parfois presque à regrets, quand vient la fin de la vieillesse. Je suis le doigt de la mort paisible, celle des Justes, tout doucement ; celle des mariés qui se rejoignent paisiblement après leurs noces de chêne ; des choses comme ça. Car, eux aussi, sont soumis à l'universelle loi. Ils l'acceptent d'ailleurs volontiers, ayant compris que si l'on ne meurt pas, il n'y a pas de résurrection possible.

 

James Bond est un autre doigt de la Mort : 007, « licence du kill », comment être plus clair ? L'index de la gâchette, évidemment. Mais je ne m'étendrai pas là-dessus. Bond est en vacances ce soir, entre galante compagnie et alcool. C'est à moi de sauver le Paradis, le Purgatoire et l'Enfer.

 

Et voilà, c'est mon tour... De garde... J'aimerais tant me baffrer d’huîtres et de champagne. Mais non, mais non. Tous les ans, c'est la même chose. Je rejoins les urgentistes, les pompiers, les policiers, les taxis, les chauffeurs de bus, les maires, les préfets. Tous ceux qui veillent en pestant de ne pas être ailleurs, même s'ils assument leur vocation.

 

Comme tous les ans, cette belle équipe va s'affairer, s'épuiser pour que je puisse, dans mon coin, siroter au moins un Ricard. Comme tous les ans, elle échouera, tellement l'humanité est bête. Je passe sur les tragédies qui me feront pleurer. La maladie injuste, qui ne dépend pas de moi, et qui jouera ses accords finaux en cette nuit de fête.

 

Ce qui ne passe pas, ce sont les abrutis d'alcool, de drogue, de pétards et de vitesse sur la route. Les péteux pathétiques inversant le sens de la fête. Pour eux. Pour les autres. Certains pensent que les anges veillent la nuit de la saint Sylvestre. C'est un mystère pour moi : je n'en ai jamais vu. J'ai vu des infirmières sans moyen, jongler de brancards en brancards ; des médecins séraphiques dont on aurait dit qu'elles avaient six ailes, tournoyer de box en box, chrono mental engagé et enragé. Mais des êtres surnaturels, la nuit de la saint Sylvestre, jamais. Je reste seul. Invisible. Surbooké.

 

Être partout, trier les âmes. En renvoyer certaines. Garder quasiment toutes les autres... Dur métier que le mien. Crevant même... Alors, s'il-vous plaît, pour une fois, soyez sages : ne venez pas me chercher des poux que j'ai pas dans la tête. Pas ce soir : la Mort de garde n'est pas d'humeur...

Lu 140 fois Dernière modification le mardi, 07 janvier 2020 19:02
Philippe Perrier

Ancien journaliste littéraire pour Auteurs.net, Lire, L'Express, La Revue des Deux Mondes et RCF Corsica, métis corso-greco-mayennais, écrivain momentané à ses heures perdues. Co-auteur de "Cargèse autrefois I et II" aux éditions Lacour. Président Co-fondateur de quelquesplumes.info

- Ecrire, c'est sentir sur son clavier l'appel des hauturiers, des marins du grand large. Cela commence, en général, lorsque l'on se rend compte, non pas que l'on a pied dans le vide, mais que le vent est là et le navire au port, qu'il est temps d'embarquer.

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