mardi, 07 janvier 2020 18:54

Austerlitz et Waterloo, le jeu des 7 différences... Spécial

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La bataille d'Austerlitz La bataille d'Austerlitz Gallica/BNF

Demander à une personne de citer des batailles terrestres de la période napoléonienne revient à avoir régulièrement des Waterloo et autres Austerlitz. Ces batailles sont les plus célèbres de la période impériale – avec raison. Triomphe dans un cas, ultime défaite dans l’autre. Presque dix ans séparent ces batailles épiques. Je vous propose ici de jouer au jeu des 7 différences…

Napoléon jeune, Napoléon malade…

 

En 1805, Napoléon Bonaparte a 36 ans (tiens donc, c’est mon âge !) ; il est énergique, déborde d’activité. Sa personnalité hors du commun rassemble les masses vers un but commun : la gloire de l’épopée et la  :grandeur de la France. Même si certains ne sont pas forcément de grands supporters de l’Empire, ils suivent tout de même les ordres par loyauté ; que ce soit envers la France ou envers Napoléon lui-même : c’est le cas du maréchal Jean Lannes, le meilleur ami de l’Empereur et adversaire de l’Empire, républicain convaincu. L’Empereur est donc encore jeune, plein d’espoirs ; tout semble lui sourire et il est certain d’avoir une bonne étoile. Il travaille comme un forcené jusque tard la nuit, se lève tôt. De son QG sur la colline du Zuran non loin de Brünn, il dirige les affaires militaires mais également civiles de la France. L’esprit acéré, il voit les erreurs ennemies et sait les exploiter rapidement.

En 1815, Napoléon va avoir 46 ans. Il est malade et usé par la guerre. La maladie prélève sur l’Empereur son tribut en énergie : il dort beaucoup, souffre souvent. Accroché à son pouvoir et à sa gloire passée, il refuse de voir les évolutions des dix années écoulées. Rancunier, il a rejeté des hommes qui auraient été d’un grand secours à Waterloo. Fatigué, il n’insuffle plus l’énergie nécessaire à son armée : alors qu’à Austerlitz, les ordres pour la poursuite sont donnés dès la fin de la bataille, il ne donne les ordres de poursuite des Prussiens après Ligny que le lendemain de la bataille à 14h, laissant l’ennemi s’échapper et se rallier. Enfin, imbus de lui-même et aveuglé par sa propre gloire, il se laisse entraîner dans la bataille de Waterloo de la même manière qu’il avait amené les austro-russes à se battre à Austerlitz ; méprisant profondément son adversaire le duc de Wellington, il pense le battre aisément.

Choisir son terrain, se faire imposer le terrain…

Après une campagne en deux actes (la manœuvre de Ulm puis l’avance sur Vienne), Napoléon pourtant victorieux fait face à une situation stratégique particulièrement tendue en cette fin d’année 1805. En effet, deux armées russes se sont rassemblées à une nouvelle armée autrichienne pour lui faire face pendant que l’armée de l’archiduc Charles revient d’Italie et marche sur Vienne sur ses derrières. Pire, la Prusse se prépare à la guerre alors que l’armée française est engagée à des centaines de kilomètres de ses bases. Il doit emporter la décision, il n’a pas le choix. Mais comment imposer la bataille à un adversaire qui l’esquive, sachant que le temps joue en sa faveur ? Alors il joue la comédie. Il entame des manœuvres diplomatiques, proposant des armistices – preuve de faiblesse de la part d’un camp résolument offensif et se retire finalement vers ses bases. Les coalisés suivent ce mouvement, restant en contact permanent avec l’armée française. Celle-ci rejoint une position formidable, fin novembre, sur le plateau de Pratzen, dominant la région. Puis l’abandonne à l’approche des coalisés : une preuve définitive de sa faiblesse. Les jeunes officiers russes belliqueux, très populaires auprès du Tsar qui rêve lui aussi de gloire, lui conseillent d’attaquer immédiatement. Le 1er décembre, alors que les coalisés ont pris position sur le Pratzen, ils s’aperçoivent que la droite française qui protège ses lignes de ravitaillement est très faiblement protégée. Il sera aisé de la balayer par une puissante attaque. Le Tsar et l’Empereur d’Autriche sont d’accord, le plan de bataille est établi : les coalisés n’acceptent pas la bataille de Napoléon, ils s’y jettent les yeux fermés. Ce terrain qui sera le champ de bataille d’Austerlitz, a été choisit par Napoléon depuis plusieurs jours. Il le connait bien, ses officiers aussi. Il convient exactement à la manœuvre grandiose qu’il a choisit.

La situation stratégique de la France en 1815 semble désespérée, les armées coalisées se rapprochent avec un rapport de force de trois pour un en leur faveur. Une ultime coalition regroupant Angleterre, Russie, Autriche, Prusse, Espagne et tous leurs états satellites : toute l’Europe contre la France. Toutefois, l’entente n’est pas au beau fixe entre les différents pays de la Coalition, loin de là. En fait, il ne faudrait qu’un petit effort pour que celle-ci s’effrite et que chacun abandonne la guerre et se retire. L’Angleterre elle-même est fortement partagée entre les « pro-guerre » et les « pro-paix ». D’où le plan de campagne de Napoléon qui vise à séparer l’armée des Flandres de Wellington de l’armée du Bas-Rhin de Blücher. Ainsi, pendant que Ney doit prendre les Quatre-Bras des mains des troupes hollando-belges de Wellington et couvrir le flanc gauche de l’armée du Nord, Napoléon concentre la majeure partie de son armée contre Blücher qu’il bat à Ligny le 16 juin 1815. La poursuite démarre tardivement le 17 juin. Mais à présent, ayant vaincu les Prussiens, Napoléon veut se porter sur l’armée des Flandres. Celle-ci est en plein repli vers Bruxelles. Au soir du 17, Napoléon met le bivouac face aux positions ennemies disposées entre Braines l’Alleud et la ferme de Fichermont. Au matin, il est surpris de voir encore cette armée camper sur ses positions : il la croit en pleine retraite. En réalité, Wellington avait reconnu le terrain plusieurs jours avant et l’avait choisit comme champ de bataille pour couvrir Bruxelles. La veille, il a veillé personnellement à la disposition de chaque bataillon sur la ligne, intercalant vétérans Anglais ou de la King’s German Legion (ou KGL ; des troupes allemandes à la solde du Roi d’Angleterre d’excellente qualité) avec des bataillons hollandais, belges ou allemands à la motivation plus incertaine. Enfin, Wellington ne reste sur le champ de bataille que par la promesse de Blücher d’être en mesure de le rejoindre sur le champ de bataille : avant que la bataille débute, Wellington sait déjà que les Prussiens déboucheront à l’Est. Napoléon, qui a reçu un message de Grouchy le prévenant d’un mouvement prussien vers son flanc, ignore simplement ce message ; toujours certain que les troupes ennemies ne pourront tenir leur ligne. Commettant ainsi la même erreur qu’Alexandre et François à Austerlitz, Napoléon accepte la bataille que lui offre Wellington, selon les termes de l’Anglais.

Le Soleil d’Austerlitz et la pluie de Waterloo…

Le soleil d’Austerlitz est un élément bien connu de la légende napoléonienne. En effet, lorsque la bataille débute à 7h du matin, l’intégralité du champ de bataille est recouverte d’un épais brouillard qui se lèvera au fur et à mesure de la matinée. A 09h, le soleil se lève derrière le Pratzen, radieux. C’est donc une belle journée que ce 2 décembre 1805. Pour autant, il fait froid et le sol est partiellement givré. Le soleil fera fondre ce givre, provoquant une légère boue – qui ne changera rien fondamentalement aux conditions du terrain. Finalement, le soleil d’Austerlitz a rejoint la légende car un soleil éclatant a éclairé ce jour-là une victoire éclatante. Ce jour-là, seul le brouillard a influencé les manœuvres des deux armées, camouflant le IVème corps du maréchal Soult avant son attaque décisive du Pratzen, sur le flanc de la 4ème colonne coalisée du général Kollowrat et gênant la coordination des quatre colonnes chargées de l’attaque du flanc droit français.

La campagne de 1815 est bien plus grise. Les batailles de Quatre-Bras, Ligny et Waterloo sont toutes retardées par une météo exécrable. Il pleut beaucoup et le terrain est détrempé. Le 18 juin, il est impensable de faire bouger l’armée avant 11h du matin : un temps précieux est ainsi perdu. Car en effet, il est courant de faire débuter une bataille à l’aube afin de profiter d’une plus longue journée : cela permet de prendre son temps pour bien manœuvrer mais également de débuter la poursuite immédiatement après la bataille. En commençant une bataille à midi, on risque de voir le combat s’arrêter à la nuit tombée et perdre le bénéfice de la poursuite immédiate. Pire même, on peut terminer la journée sans avoir pu emporter la décision et devoir ainsi se battre à nouveau le lendemain. L’armée française part donc avec un désavantage certain alors qu’elle n’entame ses mouvements préparatoires qu’à 11h. Mais toute la journée, le terrain sera boueux et gênera tant l’artillerie, quasiment inefficace dans la boue et la cavalerie qui perd en vitesse. Napoléon ayant clairement l’avantage en termes de cavalerie et d’artillerie, l’état du champ de bataille avantage donc très clairement l’armée de Wellington. Finalement, à l’opposé d’un soleil éclatant lors de la plus belle des victoires, le crépuscule de l’Aigle se joue sous une pluie battante.

Un plan grandiose et une avance irréfléchie…

La bataille d’Austerlitz débute bien avant l’affrontement du 2 décembre même. En effet, quand Napoléon feint la faiblesse en se repliant devant l’armée coalisée, il n’a que 55 000 hommes sous la main à opposer à 70 000 coalisés. Il sait qu’il a besoin de tous les atouts possibles. Et puisqu’il a déjà prévu le thème général de sa manœuvre (à savoir un flanc droit faible pour y attirer les coalisés suivi d’une attaque décisive sur le centre dégarni pendant que la gauche s’avance avec la cavalerie pour tourner les lignes de communication coalisées), il lui faut maintenant le consolider. Il fait donc rappeler la division Friant du corps du maréchal Davout, alors à Vienne. Cette division de six mille hommes doit, en deux jours, couvrir les 120 kilomètres qui la séparent du champ de bataille pour arriver sur le flanc droit et y appuyer la défense. Enfin, la veille de la bataille, il fait revenir le 1er corps de Bernadotte qui couvrait Brünn, à une dizaine de kilomètres en arrière. Cette troupe arrive dans la nuit, sans être repérée par les coalisés. Avec tous les renforts, Napoléon disposera donc de plus de 70 000 hommes et d’une très légère supériorité numérique.

Le reste des détails du plan est assez simple en réalité et chacun des maréchaux (Davout pour le 3ème corps à la droite de l’armée, Soult pour le 4ème au centre, Bernadotte pour le 1er sur l’arrière de Soult, Lannes pour le 5ème corps à gauche et Murat pour la réserve de cavalerie entre Soult et Lannes) connait ses ordres ainsi que le contexte général. Chacun sait à quel moment il doit s’avancer. Aucun n’a besoin d’ordres de l’Empereur. Il n’y a plus qu’à mettre en application. Et là où Austerlitz se démarque remarquablement, c’est par la solidité du plan initial de Napoléon. Lorsque la plupart des batailles nécessitent des ajustements et des modifications dans l’instant, Austerlitz est semblable à un balai parfaitement orchestré. Seul l’emploi des réserves (une division de Grenadiers sous Duroc et la très fameuse et redoutable Garde impériale) relèvera du coup d’œil du commandant en chef.

A l’inverse de cette bataille minutieusement préparée, la bataille de Waterloo débute comme une avance irréfléchie et la journée verra s’enchaîner les erreurs et les échecs du côté Français. Il a été précisé plus haut que Napoléon ne s’attend pas à une véritable bataille ce jour-là, certain que les Anglais ne sont là que pour une action d’arrière-garde, pour couvrir leur retraite. De cette certitude et de l’état de santé de l’Empereur découle cette absence initiale d’un plan de bataille cohérent. Pire même, alors que l’Empereur donne le signal de l’avance, il s’en retourne dans sa tente, laissant seul le maréchal Ney. Ce dernier a alors le poids du commandement de quatre corps (deux d’infanterie et deux de cavalerie, soit environ 50 000 hommes). Le terrain ne lui est pas connu, les cartes sont imprécises (un comble alors que la France contrôle la région depuis vingt ans !) et les troupes avancent presque à l’aveugle, le gros de l’armée anglaise était dissimulée aux yeux des Français. Rapidement, l’aile gauche est empêtrée dans un obstacle imprévu et qui va engloutir l’essentiel des effectifs : le château d’Hougoumont, tenu par les Foot Guards anglais. A droite où on a décidé de mener l’attaque décisive avec le corps de d’Erlon, on dispose une grande batterie (la fameuse « Grande batterie » de Waterloo a priori si redoutable) composée des batteries de la Garde impériale et des 1er et 6ème corps. Mais le terrain et la météo se jouent des nombreux canons qui seront pratiquement inefficaces. En effet, l’aile gauche de Wellington est protégée derrière une crête. Ainsi donc, l’attaque du 1er corps butte sur une défense intacte et sera finalement stoppée nette par une contre-attaque d’Uxbridge, le chef de la cavalerie anglaise. Au loin, les Prussiens approchent déjà et les réserves françaises doivent se préparer à les recevoir. A partir de ce moment, il apparait évident que la décision sera difficile à emporter. Ney gaspillera finalement ses dernières troupes dans les fameuses charges de cavalerie qui s’écraseront sur les carrés Anglais, avant que Napoléon ne se décide à engager la Garde dans une ultime tentative de rompre la ligne anglaise…alors que la bataille était déjà perdue.

La Grande armée et l’armée du Nord…

La Grande armée est le nom donné à cette armée de 200 000 hommes qui s’entraînent dans les camps de Boulogne sur Mer pour préparer l’invasion de l’Angleterre entre 1803 et 1805. Ces hommes sont pour la plupart des vétérans motivés auxquels on va prodiguer un entraînement tactique des plus poussés. Menés par des officiers très bien formés, expérimentés et sous les ordres de généraux jeunes et dynamiques, ces troupes sont, de très loin, la meilleure armée d’Europe et de toute la période napoléonienne. L’infanterie de ligne maîtrise l’ensemble des formations tactiques de l’armée française, y compris le combat en tirailleur, normalement dévolu à l’infanterie légère. Elle manœuvre vite et bien, tient bien le feu et dispose d’une efficacité remarquable dans l’exercice de la mousqueterie. Les généraux maîtrisent parfaitement le combat interarmes, soit l’utilisation coordonnée de l’infanterie, de l’artillerie et de la cavalerie. Enfin le moral de cette armée est des plus solides. Lorsqu’elle combat à Austerlitz, il y a un immense gouffre qualitatif entre elle et l’armée austro-russe : les Russes sont correctement formés mais n’ont pas d’expérience et ne sont pas galvanisés ; les Autrichiens sont mal formés et démoralisés par des mois de défaites et la perte de Vienne. Dans les combats du matin autour des villages de Telnitz et Sokolnitz sur le flanc droit français que commande le maréchal Davout, des régiments russes sont foudroyés par les tirs de l’infanterie française, d’une redoutable précision. Enfin, au niveau des commandants de corps, Napoléon dispose des meilleurs officiers : Jean Lannes et Louis-Nicolas Davout sont parmi les tous meilleurs chefs militaires de la période ; Jean-de-Dieu Soult est un technicien méticuleux au niveau tactique ; Murat est un cavalier hors-pair, meneur d’homme exceptionnel et Alexandre Berthier est un organisateur fantastique, chef d’état-major parfait de la Grande armée.

L’armée du Nord est l’armée rassemblée en un temps record par les efforts du maréchal Davout, alors ministre de la guerre en 1815 pour permettre à l’Empereur de mener campagne en Belgique. Forte de 120 000 hommes, elle est toujours bien organisée en corps d’armée et corps de cavalerie et une réserve de la Garde impériale. Pour autant, les points communs avec sa grande sœur de 1805 s’arrêtent là. Les hommes sont inexpérimentés pour la plupart, pas assez entraînés ; les officiers n’ont plus la compétence de leurs aînés ni la confiance de leurs soldats. Ces derniers sont également mal équipés : il manque des uniformes, des chaussures, des mousquets même. Le moral est correct mais à une seule cartouche : c'est-à-dire que tant que tout va bien, les troupes se battront bravement ; mais qu’au moindre revers, l’armée s’écroulera. Le manque d’entraînement et d’expérience impose des formations assez rigides à l’infanterie de ligne qui s’adapte beaucoup moins bien aux situations. Les généraux ne maîtrisent pas vraiment le combat interarmes ; pire, les généraux commandant les corps d’armée n’ont pas les compétences requises pour diriger de telles masses. Sur les deux commandants d’aile (Ney et Grouchy), un n’a aucune capacité à diriger une armée entière seul – Ney. Il le prouvera à la bataille des Quatre-Bras et à nouveau à Mont Saint-Jean (Waterloo). Les généraux de corps manquent donc d’esprit d’initiative et de capacité tactique à mener leur corps au combat (sauf dans les cas du 4ème corps du général Gérard et du 6ème corps du général Mouton), dépendant donc des ordres du quartier-général ou du commandant d’aile…qui fait lui-même défaut dans le cas de Ney. Quant au quartier-général, Napoléon n’est clairement pas au meilleur de sa forme, miné par la maladie ; son chef d’état-major le maréchal Soult n’a pas les capacités d’organisation de Berthier et l’efficacité générale de l’état-major s’en ressent. Toutes ces faiblesses se feront cruellement ressentir tout au long de la campagne et lors de la décisive bataille de Waterloo.

Immensité et cloisonnement…

Le champ de bataille d’Austerlitz est en gros un rectangle centré sur la rivière Goldbach qui coupe celui-ci en deux dans le sens de la longueur ; délimité au nord par les collines boisées à gauche de la route de Brünn à Olmutz et au sud par les étangs gelés. Soit un front de seize kilomètres au plus large et une profondeur de huit à dix kilomètres, ce qui en fait un des plus grands champs de bataille de la période. Cette largeur est à mettre en lumière des effectifs présents : environ 70 000 hommes de part et d’autres. A titre de comparaison, le champ de bataille de Wagram qui est à peu près aussi grand, voit des effectifs doubles s’affronter. Les distances importantes font qu’il est très difficile à Austerlitz de modifier sur le fond un plan de bataille : on ne peut qu’agir sur les réserves en local. Mais ces distances font également d’Austerlitz une bataille singulière où tout repose sur les épaules des chefs de corps (pour les Français) ou de colonnes (pour les coalisés). A titre d’exemple, un messager de Davout à l’Empereur doit couvrir près de 12 kilomètres avec son cheval…soit 24 kilomètres aller-retour pour porter en plus la réponse de l’Empereur. Les communications sont donc complexes et les décisions tactiques ne peuvent attendre et restent donc du ressors des maréchaux. Enfin, l’artillerie est souvent attelée pour pouvoir être amenée près du front et les nombreux canons coalisés n’ont que peu d’impact sur l’issue de la bataille. Surtout, les concentrations importantes sont pratiquement impossibles.

A l’inverse, celui de Waterloo est un champ de bataille très resserré et cloisonné. Si l’armée Anglaise est déployée sur un front de presque sept kilomètres – dont l’essentiel des effectifs sur à peine cinq kilomètres, l’armée française, elle, dispose d’un front de cinq kilomètres. La profondeur du champ de bataille est d’environ de cinq kilomètres également : on a donc un petit carré un sixième à peine du champ de bataille d’Austerlitz, avec des effectifs initiaux égaux, plus l’engagement des Prussiens qui amènent un grand nombre d’hommes supplémentaires. Il y a donc beaucoup plus d’effectifs dans un espace beaucoup plus resserré. A Waterloo, chaque camp dispose d’une très forte artillerie, soit en tout plus de 500 canons. L’étroitesse du champ de bataille limite donc les manœuvres grandement, tournant la bataille à un choc frontal et une bataille d’attrition terrible, sous la domination permanente des canons qui seront la cause principale des pertes de cette bataille. Alors que les deux batailles durent environ 10 heures chacune, les pertes de Waterloo représentent plus du double des pertes d’Austerlitz avec un impact moral bien plus dramatique.

Les éléments de surprise…

Il a été indiqué plus haut qu’au départ de la campagne menant à Austerlitz, Napoléon n’a sous la main qu’environ 55,000 hommes avec les 4ème corps de Soult, 5ème corps de Lannes, la Garde et la Réserve de cavalerie de Murat ; ces effectifs sont à opposer aux 85,000 hommes sur le papier dont disposent les généraux coalisés : les armées russes de Kutusov, Buxhowden et l’armée autrichienne. Les informations dont disposent les coalisés sont que cette armée française a ses bases à Vienne – ce qui semble tout à fait juste et cohérent. Et ce fut effectivement le cas. Sur la base de ces informations opérationnelles et à la lumières des informations plus tactiques concernant le déploiement de base français au soir du 1er décembre, le plan coalisé apparaît potentiellement comme correct. En effet, la seule brigade Merle (de la division Legrand, 4ème corps d’armée) qui tient les villages de Telnitz et Sokolnitz sur la droite française ne peut soutenir longtemps l’assaut de 3 colonnes coalisés (Dukturov, Langeron, Przybycsewsky) et de l’avant-garde autrichienne de Kienmayer. Une fois les verrous des deux villages sautés, c’est presque la moitié de l’armée coalisée qui se portera sur la route de Vienne et coupera donc totalement l’armée française de ses bases, provoquant sa perte irrémédiable. Mais les coalisés ne pouvaient pas savoir qu’aux premières lueurs du jour, environ 5,000 hommes de la division Friant et la cavalerie du 3ème corps déboucheraient dans ce secteur hautement stratégique pour supporter les défenseurs avec à leur tête le maréchal Davout, l’un des plus redoutables tacticiens de la période. Ils ne pouvaient pas savoir non plus qu’au centre, le 4ème corps était maintenant soutenu par le 1er corps de Bernadotte. Enfin, les coalisés ne pouvaient pas avoir connaissance que la réussite même de leur attaque sur la droite française ne mettrait pas en péril l’armée française, dont la ligne de retraite menait à Brünn, 10 kilomètres à l’ouest et non à Vienne, 120 kilomètres au sud. De facto, au matin du 2 décembre, les coalisés engagent une bataille sur la seule base d’informations qui sont donc toutes fausses.

Tout le monde connait l’histoire de Waterloo. Alors que les Français et les Anglais se battent sur toute la ligne, les Prussiens déboulent sur le flanc alors que Napoléon attendait Grouchy, ralentis en chemin par la cueillette de fraises. La surprise est alors totale, l’armée Prussienne se ruant sur le flanc français. Sauf que cette version romancée est très éloignée de la réalité. Elle est la version de Napoléon à Saint-Hélène, ayant rejeté la faute de l’échec de Waterloo sur ses deux maréchaux, Ney et Grouchy. Y-a-t’il eu surprise, ce 18 juin 1815 ? En fait oui, il semble qu’il y a eu effectivement un élément de surprise mais qui concerne l’armée de Wellington et non pas l’armée de Blücher. Explications. Wellington est en pleine retraite le 17 juin. Retraite provoquée non pas par la bataille des Quatre-Bras, qui lui était favorable, mais par la débâcle des Prussiens à Ligny qui l’isole totalement et le met dans une position d’être écrasé rapidement par plus de 100 000 hommes. Mais la retraite des Prussiens, sur Wavre va à l’encontre de toutes les prédictions de Napoléon : en effet, cette retraite ne rapproche pas les Prussiens de leur base, bien au contraire. L’initiative de cette retraite revient à Gneisenau, le chef d’état-major de Blücher qui souhaite que son armée reste en contact avec celle de Wellington. Ainsi, le 17, Wellington et Blücher discutent de la suite des opérations. Le Duc de Fer (surnom du duc de Wellington) indique à Blücher qu’il accepte de livrer bataille sur le champ de bataille de Mont Saint-Jean à la condition indispensable que l’armée prussienne soit en mesure de déboucher sur le champ de bataille et de prendre en flanc les Français. Blücher lui promet d’être présent à la mi-journée et donne les ordres pour que les IV, II et I Armeekorps marchent depuis Wavre sur Plancenoit, qui sera sur le flanc de l’armée française. Le III Armeekorps restera sur Wavre pour arrêter les corps de l’aile droite française de Grouchy. N’ayant pas connaissance de cette discussion, l’Empereur considère toujours donc que l’armée coalisée se retire. Ainsi au matin du 18 juin, l’Empereur est-il étonné de voir toujours autant de troupes sur la ligne de Wellington. Mais il est certain qu’il ne s’agit là que d’un combat d’arrière garde. Ce matin-là d’ailleurs, Napoléon reçoit une missive de Grouchy l’informant du mouvement Prussien vers son flanc : l’arrivée de Blücher n’est donc déjà plus une surprise au matin du 18 juin, ce qui explique aussi que le 6ème corps de Mouton ait été conservé en réserve jusqu’à l’arrivée des Prussiens. Mais même cette information ne fait pas infléchir l’Empereur qui n’en démord pas : l’ennemi va se retirer. Aussi, lorsque son chef d’état-major, le maréchal Soult lui demande s’il souhaite rappeler Grouchy, Napoléon refuse : « ce sera l’affaire d’un petit déjeuner ». La surprise sera effectivement de taille : l’armée de Wellington livre bataille sur une position excellente, lui permettant de résister seule en attendant l’arrivée de Bulöw, le chef du IV armeekorps, à la tête des premières troupes prussiennes déboulant sur le champ de bataille en début d’après-midi.

 

Si Austerlitz est certainement la plus belle bataille de Napoléon, très bien secondé et à la tête de la plus belle armée que l’Europe connaîtra sur l’ensemble de la période, Waterloo est un juste crépuscule pour l’Aigle. Tout oppose ces deux batailles et lorsqu’Austerlitz est déjà gagnée à 6h30 lorsque les coalisés plongent dans le piège de Napoléon ; Waterloo est perdue à 11h00 du matin lorsque l’Empereur rentre dans sa tente pour prendre son déjeuner, totalement ignorant qu’il se déroule là la bataille décisive de la campagne. S’il est compréhensible (mais regrettable) que la France soit honteuse aujourd’hui de cette défaite si bien méritée et en fuit les commémorations, il est d’autant plus étrange qu’elle fuit également les commémorations de la plus belle victoire de son histoire « pour ménager les susceptibilités ». C’est donc l’Europe qui fête notre victoire à notre place plus consciente que la France qu’il s’est joué là un événement exceptionnel dont la portée et la mémoire des soldats mérite d’être célébrée.

Lu 115 fois Dernière modification le mardi, 07 janvier 2020 19:23
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