mercredi, 25 mars 2020 16:04

Mystère de l'Annonciation : la Mort ne le sait pas encore, mais elle est déjà morte. Spécial

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L'Annonciation L'Annonciation Gallica/BNF

Certains d'entre vous le savent peut-être déjà : ce soir, toutes les cloches de toutes les églises sonneront pendant dix minutes, à 19h30, pour célébrer l'Annonciation et appeler à l'union par la pensée et la prière des croyants et des non-croyants. L'événement est historique. L'occasion pour moi de partager, de manière très modeste, ce que je comprends de ce Mystère au fond indécent, violent et tendre : le véritable sommet de l'année catholique à mes yeux.

On l'oublie trop souvent : la catholicisme est une religion pour les enfants, une religion qui ne devrait cracher ni sur Casimir et l'île aux enfants, ni sur les dessins animés. Je me souviendrai sans doute toute ma vie de cet épisode de l'île aux enfants, où Casimir, le gentil dinosaure pataud et ses amis passent un concours. Seulement voilà, c'est un concours mystère : on ne saura pas, avant la fin du concours, c'est un concours de quoi. Sur l'île aux enfants, trois candidats se proposent néanmoins . Le premier, c'est le facteur, qui entonne sa chanson : « J'aurais pu être plombier zingueur, meunier maçon ou géographe, mais j'ai choisi d'être facteur... Car je suis le roi, de l'orthographe ! J'aime les lettres bien formées, les écritures gaies et charmantes. Quand l'orthographe est respectée, cela m'enchan an an an te ! » Le second candidat est une espèce de Monsieur Je Sais Tout. Je ne me souviens plus du détail de la chanson, mais elle est était articulée sur ses chances maximales et évidentes de gagner. « Si c'est un concours de ci, je gagne. De ça, je gagne. De ça encore, je gagne encore ! » Casimir chante en dernier. Il est bien gêné parce qu'il en sait beaucoup moins que Monsieur Je Sait Tout. Alors il chante ce qu'il sait : ce qu'il doit aux enfants. Par exemple qu'il est monté un jour sur un mur et n'arrivait plus à redescendre. « Heureus'ment les enfants sont arrivés à temps. Ils ont tendu une couverture. J'ai pu sauter du mur. » Finalement, on ouvre l'enveloppe. Et là, badaboum, c'est la révélation : le concours était un concours de modestie. Le facteur est écarté, car il est quand même un peu prétentieux. Mais que dire alors de Monsieur Je Sais Tout, qui est la prétention même. Et c'est Casimir, le plus modeste, qui gagne. Parce qu'il n'a pas tiré la couverture à lui, mais, au contraire, s'est souvenu de la couverture des enfants.

 

Je devais être tout petit, trois ans, cinq ans maximum quand cet épisode est passé. Pourtant, je ne l'ai jamais oublié. Sans doute parce que j'avais misé sur Monsieur Je Sais Tout. Sans doute parce que je m'intéressais aux Castors Juniors de Disney dont la devise est : « Tout savoir, ou presque. » J'avais perdu le concours, mais je n'avais pas perdu la leçon : la vie est un concours de modestie. A la fin, ce sont les humbles qui gagnent.

 

Le Mystère de l'Annonciation, c'est un peu la même chose. Il se déroule et se déploie dans la pauvreté. Je reproduis ci-dessous l'évangile du jour, que j'ai trouvé sur le mur Facebook, du Père Bonnafoux (que je salue au passage). Bien entendu, je ne prétends pas me substituer aux prêtres. Tout au plus, souhaiterais-je parler comme un « laïc d'entre les laïcs », si l'expression n'avait pas déjà été utilisée par C.S. Lewis, l'auteur entre autres des Chroniques de Narnia, et qui, lui, était capable par ses écrits d'en remonter à plus d'un théologien patenté.

 

Évangile de Jésus-Christ selon saint Luc 1,26-38.
En ce temps-là, l’ange Gabriel fut envoyé par Dieu dans une ville de Galilée, appelée Nazareth, à une jeune fille vierge, accordée en mariage à un homme de la maison de David, appelé Joseph ; et le nom de la jeune fille était Marie. L’ange entra chez elle et dit : « Je te salue, Comblée-de-grâce, le Seigneur est avec toi. »
À cette parole, elle fut toute bouleversée, et elle se demandait ce que pouvait signifier cette salutation.
L’ange lui dit alors : « Sois sans crainte, Marie, car tu as trouvé grâce auprès de Dieu.
Voici que tu vas concevoir et enfanter un fils ; tu lui donneras le nom de Jésus.
Il sera grand, il sera appelé Fils du Très-Haut ; le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son père ;
il régnera pour toujours sur la maison de Jacob, et son règne n’aura pas de fin. »
Marie dit à l’ange : « Comment cela va-t-il se faire puisque je ne connais pas d’homme ? »
L’ange lui répondit : « L’Esprit Saint viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te prendra sous son ombre ; c’est pourquoi celui qui va naître sera saint, il sera appelé Fils de Dieu.
Or voici que, dans sa vieillesse, Élisabeth, ta parente, a conçu, elle aussi, un fils et en est à son sixième mois, alors qu’on l’appelait la femme stérile.
Car rien n’est impossible à Dieu. »
Marie dit alors : « Voici la servante du Seigneur ; que tout m’advienne selon ta parole. » Alors l’ange la quitta.

Extrait de la Traduction Liturgique de la Bible - © AELF, Paris

 

Pour comprendre, selon moi, il faudrait presque retraduire dans une espèce d'évangile selon l'Esprit. Nazareth est trop connue, maintenant. Le monde entier connaît la réponse. Il faudrait retraduire « Trifouillis les Alouettes ». Là où l'Esprit se pose et où on ne l'attendait plus. Les prophéties étaient là, pourtant, mais si anciennes. « En ce temps là », c'est bien-sûr « Il était une fois ». On doit lire l'évangile comme un conte de fées. Je n'ai ni le talent ni la profondeur de vue d'Irène Fernandez, mais, modestement, je me revendique de son école. Nous vivons dans une Création. Dans l’œuvre d'un Dieu qui, de son éternité, a dit : « Il sera une fois. » Et cela fut. Les athées qui ricanent contre l'évangile du fait de sa structure mythique ne se rendent pas toujours compte qu'ils ont fait la moitié du chemin, en encore, par la face Nord, la face où il fait nuit et où l'on ne voit pas où l'on va. Oui, cette histoire de Christ qui meurt et ressuscite comme Mithra le soleil a la structure interne d'un mythe. Mais, insiste Fernandez, c'est un mythe vrai. C'est cela qui est sans doute le plus difficile à penser pour les athées : qu'un mythe puisse être vrai historiquement parlant. Et que Marie ne soit pas seulement un être de fiction, une allégorie du néant vierge d'où va surgir le Big-Bang d'une Nouvelle Création et d'une Nouvelle Religion.

 

D'autres que moi ont étudié depuis des millénaires la face historique du mythe. Des bibliothèques entières existent sur l'historicité de cette légende. Sur cette Myriam, sur la Galilée. Des historiens, des archéologues, des paléo-linguistiques. Des alpinistes de la face lumineuse, celle des traces que l'on peut tenir dans ses mains. Ma pente, au contraire, a toujours été celle de l'imaginaire et, comme les enfants des Chroniques de Narnia, quand on essaie de leur faire croire que Narnia n'existe pas, qu'Aslan, allégorie évidente du Christ, « le Lion de Juda », est une chimère, j'aurais tendance à répondre : la chimère est si belle que, même si ce n'était que ça, elle mériterait l'engagement et le sacrifice de sa propre vie, alors qu'elle est bien plus.

 

Les dessins animés... L'évangile de Luc parle de l'ange. Mon évangile selon l'Esprit parlerait aussi de Ken le Survivant. De Ken, caché dans un coin de la scène, aussi terrible et violent potentiellement que dans le manga, mais aussi calme, et attendant un « oui », un « que cela soit. » C'est cela qui est si particulier avec Dieu. Comme l'écrit de manière si touchante sainte Thérèse de Lisieux : « Il nous mendie des âmes. » Pauvre Marie, toute pieuse et humble qu'elle était, toute « perle cachée dans un champ » qu'elle était, cela a dû lui faire un choc, la présence d'un ange. Ou plutôt, selon l'angélologie, d'un des archanges : Dieu en tant que Messager de Bonne Nouvelle. Tout le monde sait maintenant que Joseph était charpentier. Il faudrait retraduire : on en oublie la sciure. Je n'aime pas les représentations du Christ cul-cul la praline, femmelette et trop fluet sur fond de rose bonbon. Dieu lui choisit un charpentier comme père adoptif : il devait au contraire avoir les mains calleuses et les muscles saillants.


 

Pauvre Marie, perdue à Trifouillis les Alouettes. A quoi ressemble l'ange ? Luc ne le dit pas. Zeffirelli, au cinéma, en fait une pure lumière blanche. Des générations entières de peintres se sont posés la question. J'ai pris Le Greco en exemple parce qu'il est si facilement accessible depuis Gallica, mais de plus savants que moi en peinture parleront peut-être ici beaucoup mieux que moi sur ce point. D'un point de vue littéraire, dans mon imaginaire intime, je pense à une qualité de l'air différente, à l'air qui devient tout d'un coup plus dense et plus joyeux. A quelque chose que quelqu'un qui en l'a pas vécu ne peut pas bien comprendre, quelque chose, non, quelqu'un qui bouleverse et fait trembler de haut en bas comme une amoureuse tremble devant son fiancé pendant la nuit de leurs noces.


 

La perle cachée dans un champ, comme le dira plus tard Jésus en parabole, la rose parfaite. Je soupçonne le génial et si érudit Umberto Eco, l'auteur du célèbre Nom de la Rose, d'avoir caché de manière borgésienne dans cet évangile la réponse à l'une des grandes énigmes de son roman : le nom de la jeune fille était Marie, traduisez « Casimirette ». Une femme du peuple, la fiancée de l'artisan plombier qui doit jouer de l’œil, des mains habiles et des muscles, au service de la maison.


 

Amin Maalouf, de mémoire, s'étonnait de cette curieuse « lignée de David », dans une formule comme : « fils de Dieu, et, comme si cela ne suffisait pas comme caution, descendant d'un quelconque satrape. » Avec tout le respect que je dois à l'illustre académicien, dont j'écorche peut-être la pensée, je vois là davantage le temps de Dieu à l’œuvre. La promesse faite à la lignée du berger enfin tenue. David, avant d'être roi, était berger. De sa maison jaillira le Roi-Berger suprême, le roi humble qui guidera les hommes et les femmes qui choisiront d'écouter sa voix. Ceux-là, écoutant l'Amour, même sans savoir toujours bien clairement, comme chez C.S. Lewis, que c'est Lui qu'ils écoutent, Il est conduira au delà du tombeau, vers la Jérusalem de paix dont les murs ne s'effondrent pas, où il y aura, je l'ai déjà écrit ici, encore des nuits, j'espère, mais où la discorde et la Mort feront partie d'un autre temps. Ceux-là, ils séchera leurs larmes. Pourquoi ? Parce que Myriam de Trifouillis, à peine ébranlée par l'inimaginable, par le miracle, l'exception, n'a pas eu peur et osa répondre un humble Magnificat.

 

La réponse de Marie, de même, a donné lieu a une tradition musicale trop ample pour mes petites épaules. Chacun aura son interprétation favorite. Je vous livre la mienne, découverte en pleurant sur Youtube. Et que je ne peux pas réécouter sans frissonner des cheveux jusqu'aux orteils.

 

Regardez bien : dans neuf mois, c'est Noël. Marie est déjà enceinte. Son fils est déjà né dans une mangeoire, a déjà parlé, accompli des signes qui lui ont valu la haine des scribes, des savants, des officiels, les mains lavées de Ponce Pilate, la sentence de mort, le chemin de croix, le pardon au bon Larron, on devrait écrire au bon pédocriminel pour bien comprendre que c'est lui, ô scandale, le premier saint catholique, pour redécaper les mots, pour bien faire comprendre que Pilate ne crucifiait pas les gens pour un vol de trois figues, mais bien plus probablement, peut-être comme le suggère Zeffirelli, pour rébellion contre Rome et César qui est un dieu. Le crime suprême en somme.

 

« Vivre d'amour, c'est chasser toute crainte, tout souvenir des fautes du passé. De mes péchés, je ne vois nulle empreinte : en un instant, l'Amour a tout brûlé. » Cette citation, qui est peut-être la plus belle de tout sainte Thérèse de Lisieux, cette manifestation suprême de la puissance de Jésus, qui sauve et pardonne à celui qui demande pardon d'un cœur sincère, est justement rendue possible par le Mystère de l'Annonciation qui la fonde. Un domino tombe, le petit « oui » de Marie, rendue Reine des Anges car elle était libre et aurait pu dire non. Un petit domino tombe, et la Mort est déjà vaincue. Marie le sait, qui en accepte le prix pour elle. Sans doute a-t-elle déjà compris que le Messie qui doit venir sera un Messie souffrant. Sans doute a-t-elle peur que Joseph la répudie, ce qui est terrible pour une petite Juive qu'elle est, et qu'elle reste. Sans doute a-t-elle déjà l'intuition, qui lui sera confirmée ensuite, de l'épée qui lui traversera le cœur. Qu'importe, qu'elle n'est que « Fiat », qu'un immense « oui ».

 

En ces temps de Coronavirus, il peut, c'est vrai, sembler indécent de croire au caractère historique des légendes et des miracles. Et, alors que la télé égrène les morts, de reparler du premier bouton de fleur d'où naîtra l'été de la Résurrection. Pourtant, mourir, nous le devrons tous. Plus tôt. Plus tard. Darwin award, saint ou héros. Autant les prêtres qui continuent à réunir des fidèles pour célébrer la messe, si possible avec la communion dans la bouche me semblent en ce moment irresponsables au dernier degré. Je l'ai écrit sur Facebook, je persiste et signe : on en a déjà rappelé à la loi pour ça. C'est trop peu. Vite, une décharge : « En cas de Covid, je demande un crucifix et une Bible, mais je renonce à mobiliser des soignants et un respirateur car je suis un gros con. » Autant j'aime à me souvenir de la si belle formule de Barjavel dans Don Camillo : « Dieu est partout à la même altitude. » Il ne nous en voudra pas, en ces temps d'exception, de prier dans nos chambres. Il n'est pas plus loin de nous parce que nos corps sont plus loin de bâtiments de pierres ou de béton. Jésus était d'ailleurs sans pitié pour les idolâtres du Temple pour le Temple : « Détruisez ce Temple. Et en trois jours, je le rebâtirai. »

 

Le Nouveau Temple, c'est son corps. Son corps sacrifié de son plein gré, offert volontairement. Non sans angoisses : il est seul, il en pleure des larmes de sang aux jardins de Géthsémani. Mais sans faillir face à la Mort.

 

Libre à chacun de n'y voir qu'une légende choquante. Mais, en ces temps d'épidémie, libre à chacun aussi, alors que des médecins, des soignants, du personnel de l'alimentaire, des éboueurs, des routiers, des policiers, des militaires, des chercheurs, des enseignants et j'en oublie sont au front, près au sacrifice suprême, pensant sûrement à leur mère, qui comme Marie, voit leur cœur transpercé, sur les cadavres de leur tout petit, libre à chacun d'y voir peut-être, ce soir, la petite et vacillante lueur d'une possible consolation.

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Philippe Perrier

Ancien journaliste littéraire pour Auteurs.net, Lire, L'Express, La Revue des Deux Mondes et RCF Corsica, métis corso-greco-mayennais, écrivain momentané à ses heures perdues. Co-auteur de "Cargèse autrefois I et II" aux éditions Lacour. Président Co-fondateur de quelquesplumes.info

- Ecrire, c'est sentir sur son clavier l'appel des hauturiers, des marins du grand large. Cela commence, en général, lorsque l'on se rend compte, non pas que l'on a pied dans le vide, mais que le vent est là et le navire au port, qu'il est temps d'embarquer.

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