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dimanche, 23 août 2020 19:52

Publier « maigre » : révolution efficace ou fausse bonne idée sacrilège ?

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Lean Startup, d'Eric Ries (Pearson) Lean Startup, d'Eric Ries (Pearson) Pearson

C'est un fait : quelquesplumes.info ne bouge pas beaucoup. Et si je faisais ici, et en matière de philosophie éditoriale en général, le strict contraire de ce qu'il conviendrait de faire ? Hypothèses et explications, en attendant vos réactions ;-)

Je n'aime pas beaucoup le sabir des start-up. Roland Barthes, dont j'ai plus que soupé en prépa, tantôt brillant, tantôt insupportable, a pourtant au moins un passage plus qu'attachant. En substance, il souligne quelque part que, parfois, la pensée a des trous. Alors, avoue-t-il en se tirant élégamment une balle dans le pied, on a tendance a mettre un grand mot peu compréhensible pour masquer le trou dans la pensée et donc dans le texte.

Les start-up sont tape à l’œil, avec leur « business plan », leurs « community managers » et j'en passe. Et l'une des théories les plus en vogue dans ce monde, le « lean startup », paraît bien dénudée si on la traduit cavalièrement par « jeune pousse maigre », sur le modèle de « viande maigre ». Je viens d'explorer le livre d'Eric Ries Lean startup adoptez l'innovation continue (éd. Pearson), et un de ses dérivés, https://leanpub.com. Allergiques au franglais, ne fuyez pas tout de suite : je pense qu'il contient nombres d'idées bien senties, et qui concernent votre serviteur directement.

 

D'abord, parce que, contrairement à ce que l'on pourrait penser, Eric Ries ne s'adresse pas seulement aux entreprises informatiques ou de hautes technologies, aux constructeurs de voitures, ou aux agences gouvernementales. Il part d'une idée très large de la « jeune pousse », ce qui rend son modèle transposable dans une foule de secteurs.

 

« Une start-up est une structure commerciale organisée par des personnes qui cherchent à concevoir un nouveau produit ou service dans des conditions d'extrême incertitude. »

 

Et c'est tout ? Et c'est tout, mais il en tire toutes les conséquences.

 

Écrire un livre, par exemple, peut s'apparenter à lancer une jeune pousse. Le risque est extrême. La tentation aussi de passer en mode « furtif » ou « sous-marin », pendant un temps plus ou moins long, pour concevoir le produit « parfait » que les consommateurs sont censés vouloir. Le défi technique, ou littéraire. La volonté de soulever les foules et, quelque part, changer le monde. L'enthousiasme. La créativité. Les heures et le talent que l'on ne compte pas. L'épuisement des ressources financières au fur et à mesure. La patience de l'entourage qui s'amenuise. Et... finalement, l'incertitude totale, ou plutôt la statistique cruelle et contre vous qu'il est absurdement facile de lancer un produit ou d'écrire un livre, qui, in fine, n’intéresse personne.

 

Comme un chef d’œuvre inconnu, qui, au total, ne serait qu'une croûte peinte et repeinte jusqu'à devenir un immonde caca d'oie au yeux du public. Ou, de manière moins cruelle, comme un livre dont l'auteur se serait contenté de « pas un » en matière de lecteur... et qui en aurait été bien récompensé.

 

Le caca d'oie sur caca d'oie, je l'ai plus qu'expérimenté au collège en cours d'art plastique. Au point qu'un ami doué en dessin me prenait en pitié et travaillait plutôt deux fois qu'une pour ne pas couler ma moyenne grâce à son pinceau fantôme. Grâces lui en soient rendues. Il se reconnaîtra. Avec le recul, j'ai sans doute bien persévéré pour mon premier roman : Vol au-dessus des balbuzards, qui m'a valu des lecteurs tantôt enthousiastes, tantôt complètement froids... et surtout des refus d'éditeurs sur la place. Cinq ans de travail, certes intermittent, pour écrire quelque chose qui, certes, m'a fait du bien à écrire, mais qui, j'en ai fait mon deuil, n'est pas un objet commercial.

 

Eric Ries me dirait que la vie est trop courte pour écrire quelque chose que personne ne veut acheter. Son point de vue, qui heurte de front le tabou français comme quoi « l'argent, c'est sale. », se concentre de manière quasi obsessionnelle sur le consommateur et l'acte d'achat. Comment produire quelque chose qui intéresse ? Comment mesurer cela ? Comment améliorer sans cesse cela ?

 

La meilleure réponse, la meilleure tactique, c'est de sortir de sa tour d'ivoire, ou de son sous-marin, et de demander. Cela semble une lapalissade, cela heurte pourtant un cliché romantique : l'auteur qui s'enferme dans son moi et qui, tel Hugo, finit par nous parler de nous quand il parle si bien de lui. Seulement voilà, quelque part, aussi, le XIXe siècle a été tout à fait correctement le XIXe siècle, et le XXe aussi. Avec leurs contraintes, nombre de chefs d’œuvre sont nés, épuisant nombre de possibilités narratives ou poétiques. Et peut-être est-il temps de publier « au goût du jour ».

 

Cela a un côté désespérant quelque part, c'est pourtant une loi de marché constante, il existe des « gadgetophiles » prêts à payer un produit imparfait, pour peu qu'il prennent la vague avant tout le monde. Ces pionniers sont aussi enthousiastes à l'idée de donner leur avis sur un travail encore en chantier. La meilleure méthode pour conquérir les foules, concrètes et non idéales, étant de chouchouter ces, ou même CE premier consommateur réel. Leanpub remonte à Dickens, notamment pour l'invention de l'écriture en feuilleton, qui tient en haleine de lecteur... et permet de savoir, d'un épisode à l'autre, quel personnage le lectorat veut tuer, quel personnage doit prendre une place plus importante, etc. Et de Dickens, Leanpub dérive aussi bien sur Harry Potter (que j'applaudis personnellement des deux mains comme lecteur) que sur 50 nuances de Grey (qui me laisse de loin bien plus que sceptique, même si je ne l'ai pas lu). Des publications en série, pour lesquels les lecteurs ont voté avec leur portefeuille. Et en quelle quantité !!!

 

Dans une autre vie, j'ai interviewé la passionnante Françoise Serralta, chasseuse de tendances pour Peclers Paris. Elle m'expliquait, en substance, qu'être un consommateur n'avait rien de méprisable. Les gens sont plus intelligents, insistait-elle qu'on ne le croit. Et surtout il faut être sacrément sûr de soi, face à un tsunami du marché, pour décréter que la foule a tord. Des Académiciens maudissant Corneille, qui, hormis les spécialistes du XVIIe connaît encore le nom ? Des journalistes crachant sur Jean-Jacques Goldman, qui passera à la postérité plus que lui, et peut se targuer du dixième de sa popularité ? J'ai craqué pour le dernier marronnier de Lire sur les écrivains et l'argent : confirmation, les ventes moyennes d'un livre édité de manière classique tournent autour de 1 000 exemplaires. Rémunérés 7 à 8 % en moyenne du prix de vente hors taxe du livre, 12 % si l'on dépasse les 20 000 exemplaires, 18 %, si l'on s'appelle D'Ormesson, voire 20 % si l'on s'appelle Sagan, mais jamais plus. Bref, tout ça pour ça, et encore, payé entre un et deux ans plus tard, s'il fait beau et si l'éditeur est de bonne humeur. Combien de contrats cassés, moralement déchirés car l'auteur ne vendait pas assez ? Combien de François Bon sur Youtube, signant des vidéos « l'auteur à la rue » parce qu'Albin Michel ne lui verse plus ses droits ? Combien de livres imprimés, finalement épuisés ou pilonnés, l'auteur se retrouvant menotté par contrat parce qu'il a cédé ses droits d'exploitation ? Et que l'on ne me dise pas que ce sort est réservé aux livres les plus confidentiels : je me souviens encore avoir béni Rakuten d'avoir pu me procurer des exemplaires d'occasion de La vie sexuelle d'Emmanuel Kant (célèbre pour avoir piégé BHL) et de L'ingénu de Harlem (pourtant une réédition. J'avais pu lui consacrer une pleine page d'hommage dans Lire, comme quoi, il faut rester très modeste sur la portée du journalisme littéraire, même tiré à plus de 100 000 exemplaires).

 

Dès lors, toucher avec Leanpub 80% de droits d'auteurs ? Pourquoi pas ? En gardant la possibilité de signer avec un éditeur ? Encore mieux. Publier tôt, publier vite, publier souvent. Écouter, écouter, écouter. Pivoter ou persister. On dirait de la danse de couple.

 

Mais il y a presque mieux. Depuis quelques semaines, je m'interroge de plus en plus. Prenez trois exemples, mais il y en a certainement beaucoup d'autres possibles. Les Noobs, ces zigotos ayant démarré avec une web série sur les jeux vidéos en ligne massivement multijoueurs ; P.O.C. et sa saga hilarante parodiant les Donjons & Dragons (Le Donjon de Naheulbeuk) ; Allan Barte, le caricaturiste politique, férocement tendre avec son Macron Pinocchio : c'est toujours un peu la même recette. A savoir : un style, un angle, une régularité, qui génère une communauté enthousiaste sur un produit gratuit, mais bientôt prête à payer pour des bonus, voire à exploser le compteur des financements participatifs. Pour mémoire, les Noobs, c'est 682 161 € pour faire des films, record battu et 1 246 852 € record d'Europe battu, pour faire les zouaves en jeu vidéo. Plus modestement, Barte, seul, c'est entre 1 800 € et 2 000 € de pourboires sur Tipeee, tous les mois. 86 533 € de financement participatif pour les impressions papier du tome 3 de Vivre en Macronie. D'autant qu'il est rusé, Barte, il laisse tout en accès libre, même les ebooks, coupant l'herbe sous les pieds des pirates. Qui irait pirater ce qui est en libre accès ? Une édition pirate, on la planque. Un dessin de Barte, on le partage. Et zou, ou comment transformer une communauté de plus de 100 000 suiveurs sur FB en autant d'attachés de presse. Et quand on sait que Tipeee ne prend que 7% de commision, plus 1 pour Paypal et paie le mois suivant...

 

Ne me faîtes pas dire ce que je n'ai pas dit : des attachées de presse formidables, il y en a. Des éditeurs qui gèrent des volumes de ventes si importants que l'auteur n'a plus à se soucier d'argent, aussi. Passé un seuil de reconnaissance, il devient peut-être rentable de se ranger dans un circuit traditionnel. Encore que, j'en suis de moins en moins persuadé. Le problème, c'est la distribution. Et le fait qu'Amazon me donne des boutons. Mais Leanpub, mais Tipeee, mais Ulule ?

 

Bref, l'envie me démange de changer de modèle. Les critiques se pinceront le nez ? Tant pis ! Et vous, lecteurs, seriez vous prêtes et prêts à suivre quelquesplumes et votre serviteur dans ces nouvelles aventures, si le site devenait monétisé, à l'image d'un Barte, voire lié à une nouvelle micro maison d'édition, à l’instar de Ant Edition ?

 

Qui publie trop peu n'est pas lu. Qui est trop furtif devient invisible. Il est si facile d'écrire quelque chose que personne ne veut acheter. Dès lors, peu importe que les contraintes en temps, budget, documentation, style,etc aient été tenues ou pas.

 

Cette leçon vaut bien un commentaire, sans doute. A vos plumes !

Lu 155 fois Dernière modification le mercredi, 23 septembre 2020 08:44
Philippe Perrier

Ancien journaliste littéraire pour Auteurs.net, Lire, L'Express, La Revue des Deux Mondes et RCF Corsica, métis corso-greco-mayennais, écrivain momentané. Co-auteur de "Cargèse autrefois ..." et "Cargèse autrefois... II" (Lacour), ainsi que d'"Ortelin, ficus bavard" (Leanpub).

Président Co-fondateur de quelquesplumes.info

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