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jeudi, 09 septembre 2021 09:48

Le silence en héritage

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Daniel et Philippe Perrier Daniel et Philippe Perrier Lucie Perrier

    Mon petit papa,

 

    Aujourd'hui, tu entres dans ta quatre-vingt-deuxième année, car la mort, comme tu nous l'avais promis, ne nous a pas séparés de toi. Présent dans nos mémoires et présent près du Père, tu continues à nous offrir le plus beau cadeau que tu aies donné au monde : ton silence. Ce silence, chez toi, n'a pas attendu le tombeau. Au contraire, tu en avais fait, probablement depuis toujours, un art de vivre, de prier, de jouer, d'éduquer, de faire face à la douleur, à la maladie et à la mort. Jusqu'à faire de cette vibration sans mots ton plus bel héritage.

 

    La mort, et surtout la tienne, tu ne la voulais pas triste. Grave, mais pas triste. Tu l'anticipais comme une seconde naissance. Parfois avec l'angoisse du premier de classe qui a révisé toute l'année et tremble devant l'examinateur du Baccalauréat, un instant avant de produire une copie ou un oral exemplaire. Parfois avec la sérénité humble du catholique fervent qui faisait de la sainteté même un « accident posthume. » Toujours en se documentant sur ce sujet plus que sur les autres. D'abord comme infirmier gériatrique, qui fut si souvent l'un des derniers remparts du soin pour les personnes âgées confiées à ta garde zélée et dont le V240 constituait la dernière station de leur chemin de croix sur la Terre. Ensuite comme beau-fils à la retraite, reprenant du service pour sa belle-mère qui avait les médecins en horreur, mais se laissait guider par ta douceur et ta patience extrême. Guider jusqu'à la fin, presque centenaire, portée par un beau-fils qui avait sa souffrance aussi, ses limites aussi et quasi aucun moyen médical au village. Personne de professionnel hormis la généraliste de famille pour l'appuyer alors que l'état de la grand-mère nécessitait un soutien permanent. A qui et à quoi as-tu pensé pour trouver la force de devenir à toi tout seul un hôpital à domicile pour une seule patiente ? Tu ne me l'as pas dit. Tu faisais et c'est tout. Tu priais, et c'est tout. Peut-être méditais-tu le souvenir de Simon de Cyrène, toi le fils de fermier, toi qui, généalogiquement, comme Simon de Cyrène dans l’Évangile, « revenait des champs. » Tu ne demandais rien et tu montrais l'exemple.

 

    La maladie, tu la traitais par le mépris, comme une petite plaie sur laquelle il n'y a pas grand-chose de plus à faire que de conserver une bonne hygiène : le corps, jusqu'à un certain point, sait se réparer seul. Et même lorsque ce point fut depuis longtemps dépassé, vers la toute fin de ton séjour terrestre, je ne t'ai jamais entendu geindre. Comme si tu avais depuis longtemps compris que la plainte ajoute à la douleur et finit par plonger le geignard dans une peine de plus en plus sédimentée là où, au départ, le silence aurait offert une douleur acceptable, puis l'absence de douleur. Le mystère de ce qu'il se passait dans ta tête vers la fin, tu le gardais pour toi. Comme pour l'épargner à ton entourage. Comme si tu pensais que ta croix, c'était à toi seul de la porter. La croix bijou n'avait pas tes faveurs. « La croix, c'est dans le cœur qu'on la porte. » m'avais-tu dit un jour. Et tu n'en as jamais porté devant moi. Aussi fus-je très surpris, lors d'un voyage aux environs de Poligny pour rendre visite à tes deux sœurs religieuses et Filles du Saint-Esprit, très surpris donc de te voir en acheter une toute petite, en argent, latine et discrète. Je n'ai compris plus tard cette contradiction qu'en portant à mon tour cette croix, ton héritage. Précieux, mais pas en or, discret et latin. A ton image. Porté de mon propre chef : tu n'avais rien demandé et tu montrais l'exemple.

 

    La douleur, tu l'encaissais d'où qu'elle vienne. Robuste comme un chêne qui chantait à la messe, mais pas aux quatre vents. D'ailleurs, tu n'aimais pas qu'on sifflât dans les maisons. « Ce ne sont pas des écuries. » La douleur, elle te vint parfois de moi, gamin, à l'époque où l'on s'intéresse à Superman et où l'on croit ses parents invincibles. Tu étais fort, musclé par le vélo et le jardinage et je n'aurais été nullement étonné de te voir, comme Superman, voler à toute allure dans le ciel serein. Mais je voulais savoir. « Papa, tu as mal ? » demandais-je du haut de mes trois pommes en cognant ton biceps gonflé de toutes mes forces. « Papa, tu as mal ? » pas de réaction. « Papa, tu as mal ? » pas la moindre jérémiade. J'arrêtais alors bien vite et m'en retournais à mes jeux, plein d'admiration d'être le fils de Superman. Bien plus tard, adulte, tu m'avouas : « Je ressentais chacun de tes coups à leur pleine force, mais je pensais qu'en ne disant rien, tu te lasserais de la manière la plus rapide possible et que tu t'occuperais de manière plus intéressante qu'à frapper ton père. » Plus je vieillis à mon tour, plus je pense que si Dieu ne parle pas directement, ou si peu hors de la Bible, de la Création, de la Tradition, et des quelques apparitions authentifiées, s'Il semble nous laisser dans le silence, lui qui est Tout-Puissant et qui pourrait en théorie sans peine multiplier les baffes, c'est peut-être parce qu'il fait, comme toi, preuve de patience, et d'une Patience Majuscule dans Son cas. Il pleure notre méchanceté d'enfant, et attend en silence que nous trouvions tout seuls mieux à faire qu'à faire souffrir Notre Père. Et ainsi, peut-être qu'en ne disant rien, à l'imitation de Jésus-Christ souffrant, j'en viens à penser que, par ricochet, tu m'as donné un exemple inspiré par Dieu.

 

    Ton éducation fut sans cri ni violence et, nul n'est parfait, je crois que tu n'as craqué qu'une seule fois devant le préadolescent que j'étais pour lui donner une baffe dont j'ai depuis longtemps oublié le motif tant cela te ressemblait peu. On aurait dit, au contraire, que tu mettais un point d'honneur à éduquer avec le moins de mots possibles et à trouver des solutions aimantes à toutes les situations. Tu m'as souvent raconté, avec saveur, un épisode dont tu étais particulier fier, peut-être un de tes chefs d’œuvre paternels. Encore bébé, lors d'un voyage en Mayenne chez mon si sévère grand-père, chez mon grand-père où il fallait que la ferme tourne et que tout soit à sa place, j'avais introduit le chaos dans un repas. Le chaos sous la forme d'un jeu que je trouvais d'un comique absolu : faire du bruit en mangeant de la purée et lancer des bouts de purée sur la table où l'on mange (objet sacré !) de la manière la plus sonore possible. La claque allait-elle tomber ? Le cri pour calmer ta légitime angoisse de montrer devant ton propre père qu'à ton tour, tu essayais d'être un bon père aussi ? En un éclair, tu analysas la situation et compris ma pensée de bébé : je cherchais de l'attention, un public. Tu me soulevas sur ma chaise de bébé et m'assis dans l'autre sens, là où il n'y avait personne que la porte inflexible pour réagir à mes clowneries. Saisi d'étonnement, privé de mon public, j'arrêtai net et mangeai ma purée le plus calmement du monde. Tu n'avais rien dit et tu avais montré l'exemple de comment il convient de faire taire un clown au moment du repas, quand il joue avec la nourriture pour attirer les regards sur lui. Autour des repas, c'était autre chose et plus grand, tu appuyais même mes imitations de Thierry Le Luron imitateur lors de nos grandes réunions familiales, en me donnant la réplique lors de sketchs surprises précédant les repas. Il y a un temps pour chaque chose et faire silence n'a jamais signifié pour toi ne pas savoir s'amuser.

    Le loisir roi, ton loisir roi que tu auras finalement peu pratiqué en Corse, peut-être parce que tu n'as jamais à ma connaissance joué pour de l'argent aux cartes, c'était la belote simple. Je me souviens, ému, de la pédagogie avec laquelle tu m'en as enseigné toutes les subtilités, une à une, en complexifiant nos parties petit à petit jusqu'à atteindre le plein déploiement de la règle de jeu : l'ordre normal des cartes et celui à l'atout, le dix des der, belote et rebelote, les annonces... Tout cela faisait ton délice, toujours avec le minimum de mots. Chez les Perrier, on ne joue pas à la parlante et on ne tire pas les cartes. Pas de système de symboles ésotériques : des plis et des points. Que j'aime cette vieille photo de mes onze ans : on y voit, le flash en point de fuite, deux joueurs de belote, le père et le fils, s'affronter dans une cuisine. La photographe, ma mère, capte le visage gourmand et le regard du fils sur le père, ainsi que le jeu du père dont on ne voit que le dos. Est-ce que parce que ma mère a si souvent travaillé, comme photographe, sur le sacré des icônes byzantines à Cargèse, que j’interprète aussi cette photo comme une icône de ma jeunesse. Dieu, personne ne l'a jamais vu, sauf le Fils, et l’Écriture, qui nous le fait connaître, comme sur la photo la lumière fait connaître le jeu de mon père. Que c'est difficile d'élever un enfant dans le catholicisme, de semer dans une tête finie des idées de l'Infini ! Comme parents, même de bonne volonté, ces mystères dépassent toujours nécessairement les faibles filets intellectuels que l'on peut jeter pour les pêcher. Alors, on fait au mieux. « On fait c'qu'on peut, et on peut peu. », comme aime à dire ma tante Paulette, cadette de mon père et Fille du Saint-Esprit... qui a bien rigolé quand j'ai ajouté à son aphorisme, et à la tradition familiale : « Peut peu, c'est le bruit du tracteur quand il avance. » Trop de paroles étouffent et deviennent du bruit. Par ton silence exemplaire, papa, je trouve de l'espace et si, souvent, l'étonnante trace de toi.

 

    Quel âge aurons-nous dans l'éternité, dans la vie qui n'a pas de fin, mais qui s'envole en spirale, de chapitre en chapitre, de  commencement en commencement, à travers des commencements qui n'ont jamais de fin ? Si je pouvais choisir, je choisirais trois ou quatre ans, comme sur la photo d'identité qui introduit ce texte : trois ou quatre ans, le temps de ta pleine force et de ta barbe noire, comme un gentil pirate, le temps du doux village, de la vue et de l'ouïe claire et des dessins animés, le temps où l'âme est proche de sainte Thérèse de l'Enfant Jésus qui s'exclame : « Ma joie, c'est de rester petite, aussi si je tombe en chemin, je puis me relever bien vite et Jésus me prend par la main. » Aucun signe surnaturel depuis ton décès, aucun rêve trop consistant, aucune coïncidence troublante : tu es entré pleinement dans la présence absente de Dieu, dans la vibration qui se tait et ne laisse aucune place pour l'ésotérisme qui sent toujours le soufre et dont tu étais l'exact opposé.

 

    Ce monde si imparfait, tu ne l'as pas jugé. Au contraire. Une cousine de Coggia me disait récemment, en parlant de toi : « Il trouvait une excuse à tout le monde. » Tu n'as jugé personne car, craignant Dieu, tu réservais le jugement au Christ. Mon cœur, aujourd'hui, pour ton anniversaire, veut écrire publiquement que selon la Promesse de Jésus, tu n'as pas été jugé. Le deuil de ton départ fut surtout administratif : tous ces recommandés à envoyer, toutes ces démarches dont aucune en soi n'était complexe, mais dont toutes ouvraient de nouveau la plaie... Puis vint le temps d'entrer pour un moment dans le silence, de découvrir le trésor sans fond de ton héritage : qu'un écrivain comme voudrait l'être ton fils se définit autant par ce qu'il dit que par ce qu'il ne dit pas, que l'écriture est dérisoire face au silence, que tout a déjà été écrit, rose épanouie puis fanée, que l'été des loisirs s'en va, lentement, et que bientôt vient la Toussaint où tu ne veux pas de fleurs, mais, selon ton testament, des prières.

 

    Joyeux anniversaire, papa. Nous t'aimons.  

 

Lu 106 fois Dernière modification le jeudi, 09 septembre 2021 10:01
Philippe Perrier

Ancien journaliste littéraire pour Auteurs.net, Lire, L'Express, La Revue des Deux Mondes et RCF Corsica, métis corso-greco-mayennais, écrivain momentané. Co-auteur de "Cargèse autrefois ..." et "Cargèse autrefois... II" (Lacour), ainsi que d'"Ortelin, ficus bavard" (Leanpub).

Président Co-fondateur de quelquesplumes.info

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