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jeudi, 23 septembre 2021 18:34

« Donnez-moi des roses, Mademoiselle. »

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Couverture de la BD "Le Fleuriste" Couverture de la BD "Le Fleuriste" Corsica Comix Editions

« Donnez-moi des roses, Mademoiselle. » dit le refrain d'une célèbre et traditionnelle ballade corse, mettant en scène un client et sa si belle fleuriste. Nouvelle preuve éditée par Corsica Comix qu'ici, la « matière », au sens où l'on parle en littérature de « matière de Bretagne », n'est ni moins riche ni moins intéressante qu'ailleurs, Antona, Derji et Sylvain Henry proposent cette année une très jolie BD-polar, Le Fleuriste, variation sur le thème de la si belle fleuriste, image de son île, et de son mystérieux client.

Je l'ai déjà écrit pour Les innocents coupables, d'Anlor et Galandon (éd. Bamboo), je le redis ici : c'est toujours un délice de voir la BD, art total, créer une tension entre graphisme et grammaire. Regardez bien la couverture du Fleuriste. Vous connaissez maintenant l'intertexte de la célèbre chanson. Pourtant, ici, une question se pose : qui, des deux hommes en couverture, est LE fleuriste, au singulier ? Ne devrait-on pas, selon la tradition musicale, parler de LA fleuriste ? Que s'est-il ou que va-t-il se passer ? N'y a-t-il pas un personnage de trop ?

 

Je serai évidemment muet comme une tombe, sinon pour vous dire que Derji, au dessin, secondée par Sylvain Henry, pour une partie de la couleur, d'une part, et Antona, au scénario, de l'autre, viennent d'enrichir d'un one-shot très réussi la collection « Orizon Graphic » chez Corsica Comix éditions. Comix, comme si c'était quelque part un personnage d'Astérix, mais pas forcément comique, même si la maison publie beaucoup d'albums de gros gags ou de satire sociale, entre par exemple Petru-Santu, le grand-père plein de tradition et de bon sens, ou Razorbacu, le petit sanglier comique le plus malchanceux de la création, aussi immortel que Kroc le Bô d'une planche à l'autre, et heureusement pour lui vu tout ce qui lui tombe sur le groin. Avec « Orizon Grafic », on vibre, mais on ne rigole plus. Le premier volume de Korsis, intitulé La Dame blanche, ouvrait la collection par le premier tome d'une saga située dans la Corse préhistorique et à demi-fantastique, entre shamanisme et chasse de la Mort. Le Fleuriste, polar contemporain où la seule trace de fantastique est la présence discrète dans deux cases d'un chat noir venu comme porter la poisse au personnage principal, frappe par la qualité trois-quart réaliste de ses dessins (les bleus céruléens d'Ajaccio, promis, c'est exactement ça) et la fluidité de son scénario dont on aurait mauvaise grâce à divulgâcher les twists. Peu importe au fond, et maintenant, les galères des auteurs et le temps très long de gestation de l'album, passé par un financement participatif avorté pour cause de faillite de la plateforme Sandawe. Peu importe aussi que les majors aient jugé le projet trop régionaliste. Le Fleuriste aurait pu à la limite être transposé ailleurs, mais les auteurs, aux racines corses, y auraient sûrement donné de manière moins belle leur plein potentiel qu'ici.

 

Un minuscule clin d’œil en abyme, sur une case représentant la une du Corse-Matin, l'authentique quotidien local, célèbre dans Le Fleuriste les 10 ans de Corsica Comix. Le connaisseur peut donc  dater l'action de la BD en 2020. De même, l'album propose, et c'est troublant quand on y vit, une visite guidée, mais pas guindée de la Corse, Ajaccio en tête. On reconnaît, avec un souci du détail  et une beauté de la couleur impressionnants, les paysages, les rues et jusqu'à l'emplacement de la boutique de fleurs (et non, je ne vous dirais pas si c'est LE ou LA fleuriste ^^), juste à côté de la boutique de fruits, en fait au Trottel, mon quartier-village. Dans la réalité, la boutique de fruits existe bel et bien, c'est « La Pomme Verte », et si aujourd'hui la boutique de fleurs, « Capucine », a laissé place à « U Cintu », une charcuterie artisanale, ce n'est peut-être, sait-on jamais pour la légende, pas tant à cause de la concurrence d' « Eden-Fleurs », beaucoup plus grand et pas si loin, qu'à cause des événements que relate Le Fleuriste. Dans les BDs comiques de Fred Federzoni l'auteur-éditeur de Corsica Comix, la Corse est certes une île et son grand-père si savoureux un îlien type, mais l'île n'échappe pas à la mondialisation, entre Star Wars et la mode du body-building, par exemple. De même ici, Le Fleuriste a l'intelligence de s'ouvrir au monde, de n'être pas qu'une BD 100% corse, et c'est pour cela qu'il n'est pas guindé. Indice, on pense, à la lecture, à cette citation de Jean-François Bernardini, le chanteur des Muvrini : « Ici, le vent de l'histoire des autres a souvent déchiré la paix sur leur rivage, leur laissant au cœur de vieux chagrins. »

 

Qui dit polar dit clichés du polar : flics et voyous. Et comme en Corse, et pas seulement dans la géniale BD L'Enquête corse de Pétillon, tout est plus compliqué qu'ailleurs, les bandits, d'un côté, sont censés être ici des « bandits d'honneur » comme au XIXe siècle. De l'autre côté, les forces de l'ordre traînent encore ici derrière elles la piteuse affaire des paillotes où l'on aura vu un préfet ordonner à des officiers de se comporter comme des barbouzes, avec un échec retentissant et spectaculaire. Tout cela, Antona le sait, en joue, manifestement consciemment, en retravaillant les codes. On vous laisse découvrir comment.

 

Tout juste faut-il insister pour conclure sur le fait que ce one-shot est très vite lu, qu'il brûle un peu les doigts au niveau du suspens et que l'on y revient la première lecture achevée pour mieux profiter du coup de pinceau de Derji. Si les paysages, superbes, sont quasi photographiques, avec notamment une séquence exploit en 360° et souvent en « réalité améliorée » (la cathédrale d'Ajaccio, visible en couverture et importante dans la BD, voit sa façade mangée en partie d'humidité dans le réel.), le parti pris trois-quart réaliste, tout en fluidité et tendresse du trait, pour les personnages, permet à la fois une identification et une mise à distance : en fait, ils ont juste la consistance exacte pour que l'on puisse les haïr, ou en tomber amoureux. Alors, si vous en suivez mon conseil, et comme le polar, c'est aussi parfois une histoire d'amour et d'encre : faîtes-vous une rose, rouge, et offrez-vous ce Fleuriste.


Pour aller plus loin

Lu 202 fois Dernière modification le vendredi, 01 octobre 2021 14:45
Philippe Perrier

Ancien journaliste littéraire pour Auteurs.net, Lire, L'Express, La Revue des Deux Mondes et RCF Corsica, métis corso-greco-mayennais, écrivain momentané. Co-auteur de "Cargèse autrefois ..." et "Cargèse autrefois... II" (Lacour), ainsi que d'"Ortelin, ficus bavard" (Leanpub).

Président Co-fondateur de quelquesplumes.info

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