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samedi, 16 octobre 2021 18:38

Chroniques de Handivoile, épisode un : L'ours et le goéland

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Un albatros Un albatros Pierre Gins

Le 11 juin dernier, j'effectuais mon baptême de voile, sur le Mare Inseme (la mer ensemble), à Ajaccio, grâce à la section Handivoile de la Societé Nautique Ajaccienne et grâce aussi à l'association Isatis, dont je vous ai parlé récemment. Un moment magique dont il ne manquait rien, sinon le fait de reproduire ici le texte que ce baptême m'avait inspiré en juin, et qui a déjà été publié sur la page Facebook du Mare Inseme.

Baptême de voile. L'idée pourrait sembler curieuse quand on est, comme moi, non seulement polyhandicapé (psychiatrique et malentendant appareillé), mais encore au dessus des 140 kilos. La voile, c'est plutôt une histoire de goélands, non ? D'ergonomie qui file sur l'eau, de fuselages très calculés, de légèreté, de technique. Avec mon corps de nounours, je ne m'imaginais pas avoir d'autres rapports avec la voile que de rime riche entre « pataud » et « bateau »...
 
Il en faudrait néanmoins beaucoup plus à Isatis, l'association d'aide aux handicapés psys et en particulier l'éducatrice spécialisée Sandra Molinier, sur Ajaccio, pour me laisser baisser les bras face à une impossibilité imaginaire. Fidèle à sa volonté de toujours proposer des petits défis sans cesse ascendants aux handicapés, Sandra prit contact avec l'association Handivoile, qui œuvre depuis deux ans depuis le port d'Ajaccio pour faire bénéficier de la voile au plus grand et au plus surprenant nombre. Et ce vendredi, Pierre, le moniteur de voile, nous attendait sur le port, prêt à nous faire embarquer sur le  Mare Inseme : la mer ensemble.
 
Monter n'est pas évident pour moi : il faut répartir les poids pour maintenir l'équilibre du petit voilier, mais avec un peu d'aide, on y arrive sans mal. Surprise géniale : Eric, l'autre handicapé, et moi, de forte corpulence, bénéficions tout spécialement de sièges orthopédiques adaptés à notre gabarit grâce à Christine, de l'association Handivoile. Je m'installe à gauche, pardon, à bâbord. Eric à tribord. Pierre et Sandra vers l'avant du Mare Inseme qui ne semble pas tellement pouvoir en contenir beaucoup plus, pourtant, déjà, nous sommes confortables et parés pour l'aventure.
 
Pierre commence par nous expliquer comment manier la barre. C'est facile, il suffit d'être un peu geek et de la manœuvrer comme un joystick. Nous sortons du port à l'aide d'un petit moteur puis, dés le port passé, il est temps de hisser la grand voile.
 
Pierre augmente alors la difficulté d'un cran, attentif, pédagogue, bavardant et nous observant à la fois, nous, ses deux élèves, Sandra, le voilier et le vent. Deux mots de vocabulaire, que je mettrai toute la leçon à assimiler. « Border » : tirer sur le câble qui a sûrement lui aussi un nom technique et « choquer » : laisser filer le câble jusqu'à le fixer par un taquet. Je m'emmêle un peu dans le vocabulaire, jusqu'à trouver une astuce mnémotechnique : « Quand on vient de se faire larguer en amour, on est « choqué. » » Larguer, lâcher, choquer, choquer, le clapotis des vagues nous porte, le « Mare inseme » file, barré par deux ours aux barres coordonnées.
 
Il est temps de tenter la première manœuvre, avec une voile supplémentaire, le « foc ». « Parés à virer ? - Parés. - On vire ! ». Cela demande une peu de dextérité mais on s'y fait assez vite. Il est temps d'augmenter encore la difficulté avec une troisième voile qui nous fera filer encore plus vite vers Porticcio. Si je ne me trompe pas, nous voici voguant à six nœuds (un nœud = 1,8 kilomètre/heure) et croisant le sillage de la navette maritime mise en place par la mairie. Le voilier est stable dans sa vitesse. Pas d'éclaboussures : mes prothèses audios ne craignent rien.
 
Sur les hauteurs, dans les terres, le temps semble tourner à l'orage. Pierre, avec de solides connaissances de météo, nous explique pourquoi les orages sont très rares en mer. Histoire de chaleur et de mouvements du vent. J'essaie de suivre le cours de météo, mais je n'arrive pas à me détacher de ce qui est pour moi l'essentiel de ce moment : la fluidité du voilier alliée à la chaleur humaine. L'espace d'une escapade dans le golfe d'Ajaccio, je ne suis plus ni handicapé ni lourd, mais ours, porté par un goéland géant.
 
Il est temps de rentrer. Pierre nous parle du Rotary, qui entend faire du mécénat en faveur du handivoile pour malvoyants. De Sara, l'appli de navigation à destination des aveugles. Du code de la mer, analogue au code de la route et qui régit les manœuvres pour rentrer au port, les balises, les priorités. En mer, le moins manœuvrable a priorité sur l'autre, la voile sur le moteur, celui qui est limité dans ses directions, sur celui qui l'est moins. Et je me prends à rêver d'une société, à terre, où les handicapés seraient les voiliers des autres, qui leur laisseraient la politesse selon un nouveau code. Malentendants, tétraplégiques, malvoyants, handicapés psys, tous, chacun à leur manière, habitant, partageant un espace de liberté, de mer, sous la bienveillance de la société et du vent.
 
Lu 126 fois Dernière modification le samedi, 16 octobre 2021 19:21
Philippe Perrier

Ancien journaliste littéraire pour Auteurs.net, Lire, L'Express, La Revue des Deux Mondes et RCF Corsica, métis corso-greco-mayennais, écrivain momentané. Co-auteur de "Cargèse autrefois ..." et "Cargèse autrefois... II" (Lacour), ainsi que d'"Ortelin, ficus bavard" (Leanpub).

Président Co-fondateur de quelquesplumes.info

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