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samedi, 16 octobre 2021 19:16

Chroniques de Handivoile, épisode deux : Le conte des palais qui n'avaient qu'une porte

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A bord du "Mare Inseme" A bord du "Mare Inseme" Pierre Gins

On enchaîne les chroniques Handivoile avec un petit conte poétique et philosophique inspiré par ma deuxième sortie en voilier, pas plus tard qu'hier, le 15 octobre 2021.

Il était une fois une planète semée de palais baroques, bancals et imparfaits. Tel palais renfermait des jardins merveilleux. Tel autre des trésors de peinture ou de sculpture. Dans tel autre jaillissait des musiques en cascade et dans tel autre enfin, il n'y avait plus guère qu'un petit verre d'eau offert pour manifester la grandeur de l'accueil.


Tous les palais de mon histoire avaient un point commun : ils n'avaient qu'une seule porte. Certains en avaient eu des centaines, voire des milliers, mais elles s'étaient toutes effondrées au fil du temps. D'autres, une seule porte presque depuis toujours. On aurait dit qu'ils avaient été bâtis ainsi, par un architecte fou ou cruel, sur des plans dessinés un soir d'ivresse ou d'insomnie.


Si riches à l'intérieur, si seuls à l'extérieur, mes palais pleuraient souvent des larmes de pluie à leurs fenêtres. Parfois, on se demandait, ou on leur demandait s'ils ne faisaient pas exprès, d'avoir si peu de portes : cela n'était pas très convenable, cela n'était pas écrit dans les manuels de savoir-bâtir. Du balai le palais ! Et ils se voyaient alors signifier de s'effondrer, ces palais, pour ne plus encombrer le paysage, de disparaître sous terre...


L'administration fiscale ne les aimait pas beaucoup, car il n'était pas évident de leur faire payer l’impôt sur les portes et fenêtres. Le facteur les plaignait souvent en secret : lui savait bien où se situait chaque porte, c'était son métier de le savoir. Monté sur son scooter, il connaissait toutes les rues et toutes les solitudes. Cela lui aurait fait beaucoup plus de travail, mais, souvent, il souhaitait en lui-même apporter plus de courrier dans chaque palais : du courrier qui ne soit pas seulement de la publicité, de la réclame, du syndic ou des factures.


Régulièrement, de grands moulins à vent qui tournent en cadence et brassent beaucoup d'air se vantaient de leur propre stabilité, des portes à percer, au besoin au marteau-piqueur, dans ces palais qu'au fond d'eux-mêmes ils avaient toujours méprisé. L'air ne perçant pas les portes, il ne se passait rien de plus et les palais restaient là. Seuls. Ou plutôt isolés comme dans un Cinquième Monde. Le Tiers-Monde étant la pauvreté là-bas et le Quart-Monde la pauvreté ici.



Ces palais, vous l'avez compris depuis longtemps, ce sont celles et ceux que l'on a si vite fait d'appeler « handicapés », en oubliant par exemple qu'au jeu d'échecs, ce sont les grands maîtres qui jouent avec des handicaps, pour ne pas gagner trop facilement... Quelle que soit sa nature, le handicap, dans la vie, ferme beaucoup de portes. Comme si l'on était soudain devenu contagieux. On peut aussi n'avoir jamais pu entrer dans le monde du travail et avoir pourtant beaucoup à offrir. C'est si facile de s'arrêter au Produit National Brut... et d'oublier le Bonheur National Brut, qu'il devrait être obligatoire de mesurer partout sur la planète.


« Beauté parfaite de la perle imparfaite. Imperfection parfaite de la perle de culture, de bien moindre prix. » C'est la vieille leçon du baroque, du portugais « barroco » (la perle irrégulière), un courant artistique né au XVIe siècle. On pourrait la traduire aujourd'hui par la sagesse du net qui dit : « C'est en cherchant à entrer dans le moule que l'on finit par avoir l'air tarte. » Il faudrait revenir un peu plus au baroque : casser nos codes pour être plus humains. Ne pas chercher la perfection. Accepter que, de même que chacun est le crétin de quelqu'un d'autre, chacun est l'handicapé de quelqu'un d'autre. Tisser, tisser, tisser du lien et pour cela, des cordages de voilier ne sont pas le plus mauvais instrument possible.


Le handivoile ajaccien, que je salue, et son voilier le Mare inseme, sur lequel j'ai embarqué pour la deuxième fois aujourd'hui grâce à l'association Isatis, c'est aussi, au-delà de la technique nautique, un esprit un peu baroque : après tout, les perles ne naissent-elles pas dans l'eau ? Après tout, n'est-il pas possible, Pierre du handivoile le démontre, de naviguer uniquement à l'ouïe, avec des solutions d'audio-guidage, quand bien même on ignorerait jusqu'à la différence entre le noir et le blanc ? Où aller avec le Mare inseme ? Muriel et Sandra d'Isatis rêvaient du Portugal. C'était loin dans l'espace. Nous sommes allés jusqu'au baroque, c'était loin dans le temps, en empruntant la seule porte mentale qui vaille : sur la mer, sous le vent, un début d'amitié.

Lu 139 fois Dernière modification le jeudi, 21 octobre 2021 11:50
Philippe Perrier

Ancien journaliste littéraire pour Auteurs.net, Lire, L'Express, La Revue des Deux Mondes et RCF Corsica, métis corso-greco-mayennais, écrivain momentané. Co-auteur de "Cargèse autrefois ..." et "Cargèse autrefois... II" (Lacour), ainsi que d'"Ortelin, ficus bavard" (Leanpub).

Président Co-fondateur de quelquesplumes.info

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