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mardi, 02 novembre 2021 10:45

Trésors d'archives – Les anciens tombeaux de Quelques Plumes

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Au revoir sur la mer Au revoir sur la mer Philippe Perrier

C'est un désir qui est sans doute né, du temps de mes années parisiennes, d'un reportage au carré des indigents à Thiais, là où une association essayait, par la littérature, de donner un peu de réconfort et de dignité aux endeuillés sans le sou. Et c'est sans doute l'une des plus anciennes et des plus belles vocations de la littérature : écrire pour les morts et les vivants qui sont restés. Même si j'ai dû affronter début octobre la révélation du rapport Ciase – Sauvé (dont j'en suis à peine au début de la lecture du résumé), qui ébranle jusqu'à ma foi, l'amour des défunts reste. En ce jour des défunts, au nom de cet amour, je republie aujourd'hui les anciens tombeaux des plumes. Sans date : l'éternité n'a pas d'horaires.


Le tombeau de Minà

 

« O Ciucciarella N'un sai quantu t'adoru

Le to Belleze Le to Cullane in oru

 Ciucciarella inzuccherata

Quantu hè longa Sta nuttata »

Traditionnel

Minà,

Cet après-midi, nous sommes partis ensemble pour Ajaccio. Moi par le car, toi par le ciel.

Je redoutais ce moment. Ce soir, pour la troisième fois cette année, je me retrouve les larmes au bord des yeux, de nuit, seul dans ma chambre qui donne sur la mer. Pourtant, il est juste qu’il en soit ainsi. Comment imaginer que tu veuilles partir sans dire au revoir à ta maison de la rue Davin ? Comment imaginer que personne de la famille ne soit là pour t’y accueillir ?

Papa et maman sont à Cargèse, ton corps terrestre n’y est déjà plus. Demain nous te verrons une dernière fois. Ce soir, je ne te vois pas, mais je sais que tu ne veux pas me laisser seul.

Longtemps, j’ai été le petit dernier, le fils unique de ta fille cadette, le seul qui soit resté en Corse. Que de temps n’avons-nous pas passé ensemble ? Toi au troisième étage, nous au premier. Je montais chez toi et, du haut de mes petites jambes, la vue sur la mer me donnait le vertige. Je regardais la balise à l’horizon et j’imaginais la rejoindre à la nage quand je serais grand. J’ai peur aujourd’hui de ne jamais être un assez bon nageur, mais cette balise rouge à toujours marqué une frontière pour moi. Ce soir, tu es encore rue Davin. Bientôt, ce sera l’au-delà.

Minà, il y a des albums entiers de photos à la maison, mais je ne veux pas les ouvrir ce soir, j’ai trop mal. Des images me reviennent, des instants immortels : toi et moi pour mon baptême de l’air, des photos d’anniversaire, bizarrement, pas de Noël, je ne sais pas pourquoi.

Je revois ces derniers mois. Je te revois alitée mais vaillante, me prodiguant des conseils jusqu’au bout, faisant déjà le bilan de ta vie. Promis, Minà, je choisirai bien mes amis.

Quatre-vingt-dix-neuf ans. Nous espérions tous cent, peut-être un peu sottement, pour le chiffre, tout en te voyant te consumer comme une bougie allumée en l’honneur de la Madonuccia. Dieu, la Vie, chacun l’appellera à sa guise, a plus d’imagination et de poésie que nous : tu es partie le jour de la saint Ambroise, comme si c’était au plus petit de tes arrières-petits-fils de t’ouvrir la voie du Ciel.

Tu sais, Minà, aujourd’hui, j’ai vu un oiseau dont je ne connais pas le nom (je n’en connais pas beaucoup) planer un long moment au dessus de l’église latine de Cargèse. Il battait des ailes et planait tout en haut et tout près de la croix qui surplombe le clocher. Je n’ai pas pu m’empêcher de penser qu’il attendait quelqu’un.

Shakespeare parle des sept âges de la vie, tu les auras connus tous les sept, de la première à la seconde enfance, au point que je ne sais pas, ce soir, qui chante une berceuse à l’autre.

Le renard dit qu’on ne voit bien qu’avec le cœur. Ce soir, ce ne sont pas tant les lignes de compassion que je reçois par internet ou les voix au téléphone qui me touchent que la chaleur que je sens derrière. Du bout de ma machine, j’interroge la Toile sur le saint qui préside à ton anniversaire : saint Augustin, baptisé par… saint Ambroise, comme si ta boucle était bouclée et qu’il n’aurait pas pu en être autrement.

 

Tu répétais souvent que nous avions un destin, que tout était écrit, et je te répondais souvent que nous étions libres, que le destin est une illusion, comme les constellations dans le ciel, qui ne sont en vérité que des séries de points et de points… de vue. Comme nous étions aussi têtus l’un que l’autre, la discussion tournait court et nous parlions d’autre chose.

Je me fiche bien de ton signe astrologique, pour moi tu resteras la lionne de Coggia. Je ne vois plus, mais je ressens dans mes entrailles ces repas d’enfance où tu nous réunissais tous, nous tes petits. Je me souviens de ta voix quand tu m’appelais « O mi masciarellu » et j’ai honte aujourd’hui de ne pas savoir écrire le corse. Je ne te l’ai jamais dit, mais c’est à toi que je dois de ne jamais avoir fait de cauchemar à Coggia, où le maquis omniprésent étendait son ombre dès la nuit tombée. La maison, l’église, le cimetière, comme un chemin de vie, déjà. En face de la maison, un champ avec un chêne où je montais vaillamment jadis, mais dont les branches vieillies et mangées par les fourmis ne supporteraient sans doute plus mon poids aujourd’hui. Je ne l’ai pas crié sur tous les toits bien entendu, mais un soir, juste en face de la maison, j’ai cru sentir la Mort, comme seuls les enfants peuvent sentir les choses. Elle m’a vu et m’a dit qu’elle reviendrait un jour me chercher. Cela me fait beaucoup plus peur aujourd’hui à raconter qu’enfant à vivre.

Moi aussi, j’ai su très tôt qu’elle viendrait te chercher. Tu l’as souvent répété cette année, comme si tu sentais toi aussi que la boucle se bouclait : un jour, à Coggia, tu es tombée à la renverse en jetant une cocotte-minute d’eau. Comme tu as pu, tu as regagné ton lit. Je devais avoir trois ans. Je ne te voyais plus dans le jardin, je criais « Minà ! Minà ! » Puis je t’ai trouvée alitée. Alors, haut comme trois pommes, je me suis débrouillé pour prendre un gant de toilette, le mouiller, l’essorer et le passer sur ton front en répétant « Minà, tu vas pas mourir, Minà. » Et ça te faisait rire, alors que j’étais très sérieux. Enfant, je m’amusais, depuis notre jardin, à parler au mur de l’église, qui me renvoyait ma voix en écho. Mercredi, le ciel de Coggia retentira des cloches de glas et j’aurais envie de tout sauf de jouer devant le mystère dont tu connais maintenant la réponse.

 

Minà, c’est à toi aussi, à ta patience, que je dois une grande partie de ma soif de lecteur. Ne m’as-tu pas lu et relu et relu encore sans fatigue Blanche-Neige au point que j’en sache le texte par cœur, jusqu’à tourner les pages au bon endroit et faire croire (innocemment pour moi, avec délice pour toi) à une autre villageoise que je savais lire en maternelle ?

Minà, je te vois encore préparer tes frigetti, ton gâteau au yaourt que tu glaçais de chocolat pâtissier et de vermicelles de toutes les couleurs pour les grandes occasions, le steak que tu aimais bien cuit, le figatellu sur la braise dégorgeant de sang sur les tartines généreuses.

Tu m’as poussé vers l’excellence, tu avais de l’ambition pour moi, pour nous tous, tu essayais de mener la barque avec droiture, car tu croyais que « tout se paie » et que les actions torves reçoivent leur châtiment sur la Terre ou au Ciel.

De ton chagrin de veuve nous n’avons jamais parlé, par pudeur. De mon Missià, je n’ai qu’un souvenir en creux : la lumière qui brillait dans tes yeux quand tu ne parlais de rien. Nous nous sommes à peine croisés, lui et moi, et ne reste presque que cette photo où nous nous regardons l’un d’autre, lui penché sur moi, moi dans mon berceau. Bien malin qui dira qui était le plus attendri et le plus émerveillé par l’autre, de lui, de moi, de la photographe ou des futurs spectateurs.

Les oiseaux de métal sont en route. La famille atterrira demain, quand le soleil obstiné se sera relevé sur ton absence. Les amis seront là. Puis ce sera Coggia mercredi, avec le Père André. Et un tout petit peu plus tard, quand Dieu, la Vie, chacun l’appellera à sa guise, nous appellera, nous pourrons à nouveau être tous en famille.


Le tombeau de Leeloo


A mes amis Jean-Do et Noëlle


Sous l’ombre des deux églises de Cargèse repose Leeloo, plus qu’un animal, « l’être parfait », la féline qui vous donnait autant de joie que l’enfant que vous n’avez jamais eu ensemble. Il fallait vous voir, tous les deux, voir votre visage s’illuminer d’un large sourire à l’évocation de chacune de ses aventures, quand elle avait trop chaud l’été, quand elle s’était retenue comme une gentille fille très sage toute la journée alors qu’elle avait été enfermée par erreur.

Moi qui n’ai jamais eu d’animal, à travers vous, j’en avais un peu un par procuration, joyeux que j’étais de votre joie comme je suis triste aujourd’hui de votre peine. Sot qui penserait que l’on ne peut pas sculpter un tombeau pour un animal.

Entre ici Leeloo, qui vient de recevoir le baiser d’Azraël.

Je ne connais pas beaucoup les Stroumphs, mais je me souviens d’une partie de jeu de rôle stroumphique où vous étiez là tous les deux. Je ne connais pas beaucoup les stroumphs, mais je leur dois une intuition très profonde, qui fait que je ne les aime pas beaucoup : la mort s’appelle Azraël, toute la grande tradition de mystique orientale le savait déjà. Et la mort, ajoute Philippe, est un chat d’une majesté infinie, félin, insoumis, libre, qui frappe et embrasse qui il veut et quand il veut, laissant derrière lui un goût de cendre mêlé à des larmes.

Leeloo a rejoint les conquêtes d’Azraël. Sûrement à regret de vous quitter. Peut-être parce qu’il est dans la nature des animaux de vivre moins longtemps que leurs maîtres. Je sais qu’il l’a embrassé tout doucement, comme une amie, comme une amante. Qu’il lui a dit, simplement : «  viens, c’est l’heure. »

Pourquoi Dieu, l’être parfait, laisse-t-il mourir les animaux avant leurs maîtres ? Pourquoi ne sommes-nous pas tous immortels ? Pourquoi Azraël et ses griffes dont on ne se remet pas ? Je n’ai ni certitude ni réponse ferme, juste l’envie de vous serrer très fort dans mes bras. Je n’ai ni certitude ni réponse ferme, mais peut-être une intuition : un être parfait n’abandonne personne. Leeloo a habité chez vous et vous aimait. Un jour, peut-être, dans une cité parfaite, habiterez-vous chez elle, là où le soleil qui ne meurt pas aura séché même le souvenir des larmes.

Je pense à vous.


Le tombeau d'Adrien


Andrien Gaillard, serviteur du Christ, vivante image du Père.


Adrien, je ne sais ni parler ni prier. Certains disent que je sais écrire, un peu, comme d’autres partent à la chasse aux arcs-en-ciel. Alors, en ce lundi de Pâques, je voudrais écrire pour toi, écrire le peu que je sais de toi. Mécréant consciencieux mais sincère, je n’ai pas chanté vendredi dernier, lors de tes obsèques, des chants sacrés qui ne seraient pas venus du cœur. A dire vrai, nous ne nous connaissions presque pas : un repas de Noël à Cargèse, qui m’avait laissé de toi l’image d’un homme aussi humble que doux, l’image de ce que les prêtres devraient être, pour servir leur Dieu et leur religion. Je n’ai pas assisté à ta messe de Noël, par conviction non pas d’athée mais de sceptique : un cierge éteint n’éclaire personne, on ne va pas voir Dieu par habitude. Ni reproche ni allusion de ta part, ni même un regard torve, juste l’amour discret d’un homme qui laisse chacun faire son chemin. L’un dans l’autre, je ne t’aurai rencontré qu’après ta mort, je ne t’aurai rencontré qu’hier, jour de résurrection.


Ta photo, imprimée sur le papier journal du Corse-Matin, ne m’avait guère ému : « Oui, c’est lui. » Rien de plus. Fils de photographe, étrangement, je n’avais encore jamais expérimenté le vrai pouvoir de la photographie. Ce n’était pourtant rien d’extraordinaire, ce second tirage, un 10x15 brillant transmis à tes amis par les pères du couvent de Vico, mais il m’a bouleversé comme une évidence : les larmes aux yeux, il me semblait, comme Dante au terme de la Divine comédie voit Dieu dans les yeux de Béatrice, voir Dieu à travers toi, Dieu rendu visible, sensible, tendre, charnel, paternel amour. Je compris alors que ton titre de Père Adrien n’était pas qu’une coutume déférente, que tu le portais dans ton sourire, dans les ridules d’expérience qui entourent tes yeux, dans tes sourcils légèrement froncés et complices.


Père Adrien, c’est l’impensable évangile où Jésus, vivante image du Père, Père lui-même en personne dans ta foi, dit à ses disciples : « Je vous appelle mes amis. » qui fut lu lors de tes obsèques. Nous avons reçu lettre destinée à tes « amis ». Je n’ai pas pu m’empêcher de faire le ricochet, de remonter à Lui en passant par toi, mais n’est-ce pas là le but de toute vie de prêtre ? La plus grande espérance des prêtres ? Tu avais l’âge d’être mon grand-père et le respect m’imposait le vouvoiement, mais tu es aujourd’hui mon ami et je ne vouvoie pas mes amis. Je garde ton portrait comme un signe, une présence charnelle qui change mon regard sur ton Eglise et sur le Maître à qui tu as voué ta vie. D’aucuns diront que mon site commence à ressembler à un cimetière. Je leur répondrai, comme je l’ai écrit jadis sur le carré des gueux de Thiais, que la première fonction de la littérature est de ne pas oublier les morts, qu’en cela elle est le socle même de toute civilisation. Père Adrien, derrière mes yeux embués de larmes, c’est un reflet de toi qui survit, dans un curieux mélange d’émotion poignante et de doutes. N’était-ce qu’une tristesse humaine, si humaine ? M’as-tu regardé à travers la tombe, pour m’expliquer ce que trente-trois années et une éducation catholique n’avait pas réussis à me faire comprendre (mais comprend-on ces choses-là ?) Qui mourra verra. En attendant, je garde en moi, comme un trésor qui donnera du fruit, ta belle leçon d’amour.


Le tombeau de Robin Williams

 

O capitaine, mon capitaine,


Ce soir, allez savoir pourquoi, je ne dors pas.


Ou plutôt si, je sais pourquoi je ne dors pas, pour être debout sur mon bureau, mais debout pour de bon, pour vous dire au revoir, à très vite, à bientôt. Ce n’est qu’un au revoir, capitaine, je sais que bientôt nous verrons face à face et que je pourrai enfin vous serrer la main.

Vous avez changé ma vie, capitaine, quand adolescent, en larmes devant votre interprétation de Keating, vous m’avez révélé ma vocation littéraire. Depuis, j’ai voulu être vous, être digne de vous. Ecrire aussi pour vous.

J’ai souffert dans l’enseignement supérieur comme le Rémus Lupin de Rowling, dont vous êtes un avatar. J’ai souffert mais j’ai joué à Keating avant naturellement d’échouer aux concours officiels… pour finir premier à un autre concours, de circonstances, qui me mena à rencontrer parmi les plus grands écrivains et auteurs de BD français contemporains.

Tout cela grâce à vous, à la puissance de votre jeu, à la perfection avec laquelle vous incarniez ce rôle.

Je vous ai admiré dans Will Hunting, j’ai eu le cœur serré dans Madame Doubfire. J’apprends aujourd’hui votre décès, peut-être par suicide, peut-être à la suite d’une grave dépression.

Je dois à votre mémoire, je dois à votre talent, je dois aux larmes qui cette nuit ne sortent pas d’avouer publiquement ce que tout le monde sait déjà : côté psy, je ne vais pas non plus très bien.

Je dois à votre mémoire d’écrire cette nuit publiquement que le roman que je fais attendre au public depuis des années est en fait DES romans, DES poésies, au pluriel. J’ai un don pour les pitchs, capitaine, mais je ne sais pas gérer mon souffle. J’ai peur, peur, peur, du public, je prends trop d’air et, si l’inspiration est là, parfaite, n’ose jamais prendre le temps de l’expiration.

Et c’est vous qui expirez, avant que je n’ai eu le temps d’achever le manuscrit du Masciarellu, que je comptais livrer en premier.

Je dois à votre tombe le premier brouillon en l’état. Il comprend, c’est amer, le chapitre sur la mort. La synthèse de mon point de vue sur la mort, le seul chapitre dont j’ai jamais été réellement satisfait du point de vue romanesque.

Certains auteurs sont des jardiniers, qui écrivent, taillent, raturent, se torturent. Je suis une femme enceinte, une terre enceinte de fleurs et de tomates bizarres, que je n’ose pas montrer.

Je rêvais de donner mon Masciarellu à la Corse de votre vivant. Je rêvais de le voir adapté au cinéma de votre vivant, avec vous dans le rôle principal. On a la mégalomanie qu’on peut, et cela aide à vivre.

A l’heure de l’hyperconnectivité, je ne vous ai jamais cherché sur Twitter ou Facebook pour vous dire combien vous comptiez pour moi. Mais vous deviez bien un peu le savoir, sinon, pourquoi, ce soir, cette insomnie ?

Puisse ce chapitre parfait d’une œuvre pour l’instant inachevée vous aider à passer la barque en paix, avec un peu de lecture. Puissent toutes les vocations, tous les Carpe Diem que vous avez suscités dans le monde se lever d’un seul cri et pousser leur YAWP barbare sur tous les toits du monde.

Puissent la réalité accueillir mieux les clowns et les Keating.

Et puissiez-vous dans un dernier clin d’œil, ne rien nous répondre de plus que « Merci, Messieurs. »

 

Masciarellu

Naissance d’une vocation


Philippe Perrier


Masciarellu

Naissance d’une vocation


Roman


A l’ombre de Mémé, à celle de Minà.

A toutes les grands-mères du monde.


« Ah non, Monsieur, vous devez faire erreur. Ici, c’est la boutique magique :

on ne vend pas de fruits, on ne vend que les graines. »

Jean-François Bernardini

 

Tout commencerait par une vieille légende et ce serait très bien ainsi. Car les légendes, toutes les légendes, même les plus anciennes et les plus folles, surtout les plus anciennes et les plus folles, contiennent en leur doux nid une scintillante, unique et précieuse graine de vérité. Qui se souvient, pourtant, de l’ère faste où le Groenland était une terre verte, a green land disait-on alors, grenier à blé de l’ancien comme du nouveau monde ; des jours heureux et héroïques où l’on pouvait voyager à pied sec sur les dunes reliant ce qui n’était pas encore Marseille et ce qui allait devenir Alger ; de l’Atlantide, avant la catastrophe ; de ma petite Corse, quand elle était encore un continent ?

Pourtant, il serait aussi vieux qu’un continent, peut-être même plus vieux que la Corse elle-même, le Masciarellu. Les insulaires droits dans leurs bottes disent qu’il faut prononcer mach’arèl’ou, avec l’accent sur la première syllabe et la dernière presque exténuée. S’ils veulent faire leur malinguiste, ils ajoutent qu’il s’agit là d’une des parolle sguillule, des « mots glissants ». Lui, qui aime bien s’amuser, prononce tantôt correctement, tantôt avec un accent épouvantable, pour taquiner les puristes. Son existence est un secret très bien gardé, le contraire de ces Franc-Maçonneries qui font tous les trimestres la une de la presse et les plastronnades régulières de certains de leurs membres. Faites le test, non, fermez ce livre et faites-le vraiment, sortez dans les rues d’Ajaccio, de Bastia, de Coggia, de Corté, de Cargèse, d’Aléria, ou de Solenraza. Sortez, sortez où il vous plaira, en Corse ou parmi la diaspora et demandez aux passants s’ils ont entendu parler du Masciarellu. On vous prendra pour un ahuri. Si vous prononcez correctement et si votre interlocuteur est compréhensif, on vous demandera de quel petit garçon vous voulez parler. O mi masciarellu, ô mon petit garçon, en corse, c’est au grand jour un mot de grand-mère, fière de la dernière fierté de voir son bambin pousser et lui donner une troisième jeunesse.

Mais la nuit, au coin du feu, dans le secret des Corses, le Masciarellu, c’est tout autre chose, ou plutôt c’est quelqu’un : un sorte de Père Noël. Certains disent, d’ailleurs (mais faut-il les croire ?) que ce monsieur Noël est un peu corse, qu’ils connaissent même la mère Noëlle... Sottises et balivernes. Ce qui est hors de doute, par contre, c’est la foi justifiée en l’existence de cet être fabuleux, qui semble toujours avoir été là. Aux enfants raisonnablement sages, en souvenir de Tino Rossi, on promet depuis peu la venue du Petit Papa Noël qui descend du ciel avec des jouets par milliers. Mais s’ils sont plus sages encore, on leur promet depuis la nuit des temps la venue du Masciarellu, avec une majuscule. Sur les deux mille dernières années, il n’a apporté aucun cadeau, pour ne pas faire de l’ombre à Noël et aux Mages de la crèche, mais il serait un peu sorcier et, si l’on a la chance de le rencontrer, au bout de quelques secondes, quelques heures ou quelques jours, on revient chez sa grand-mère avec la certitude d’une vie : l’idée précise d’une vocation, le métier parfait qui vous était destiné, du plus évident à plus grande surprise.

Cette venue à ses règles. Elle marque la fin de l’enfance et le début de la vraie adolescence, un état qui n’a rien à voir avec la médecine et nous connaissons tous de soi-disant adultes qui, au mauvais sens du terme, n’ont jamais grandi, sont restés de vilains enfants, l’âme étirée dans un corps trop grand pour eux comme du beurre malheureux sur une tartine trop longue.

D’abord, et ce point ne souffre nul doute, il faut que le petit-fils ou la petite-fille soit absolument seul avec sa grand-mère, paternelle ou maternelle, sous peine de ne jamais voir se réaliser l’apparition. Ouste les parents, ouste le grand-père, ouste les frères et sœurs ! Les langues faciles ont tôt fait de réduire le mystère (elles réduisent toujours tout, les vilaines) en explication psychologique : le Masciarellu serait un truc de bonne fame pour s’assurer un peu de paix. Tout juste concèdent-ils que ce mythe leur permet une relation de vetula, de vieille dame à enfant, de mort en devenir à personne en devenir et comme en formation, tel un chêne qui pousse.

Le second point, là encore moqué par les sceptiques, veut que le Masciarellu n’apparaisse que dans une maison bien rangée et uniquement pour faire la bise à une grand-mère pimpante. Excuse bonne à mater le négligé des hommes ou respect pour une fantaisie surnaturelle proche de la maniaquerie des lutins d’Irlande, la foi seule permet d’en juger.

Le troisième point est plus controversé, même chez ceux qui espèrent honnêtement, on aimerait dire en toute bonne foi, la venue de cet être étrange et un peu inquiétant. Faut-il avoir dit toutes ses prières pour espérer le voir apparaître ? Joséphine vous soutiendra que oui, Angèle que non, avec une égale autorité et sans qu’il soit possible de trancher dans un sens ou dans l’autre. Ange des vocations ou démon attaché à la Corse, plus ancien que le Judaïsme, la Kaballe et les golems, premier esprit à avoir équipé de poignards les géants de Filitosa, le Masciarellu, quoiqu’en disent tout haut les Corses, est tout bas un sujet de controverses millénaires.

Controverses d’autant plus interminables que, quatrième et dernier point, il est interdit à ceux qui ont rencontré cet être de légende d’en parler autour d’eux avant l’anniversaire de leurs quatre-vingt-ans. Encore une excuse, disent les tristes sires qui, de toute manière, n’écoutent plus les vieux. Tino Rossi chantait, cela est célèbre, « J’avais vingt ans. » De manière aussi poignante, la chanson secrète de tous celles et ceux qui ont eu le privilège de rencontrer le Masciarellu pourrait être quelque chose comme : « J’aurai bientôt quatre-vingt-ans. » Quand à ma petite personne, cela tombe pile aujourd’hui. Me voilà délié des menaces de malédiction ancestrale, prêt (enfin !) à entamer le manuscrit dont j’ai rêvé toute ma vie, sans doute le dernier avant la tombe : celui qui explique tout, donne la clé de tout, pardonne tout et que ma grand-mère corse, ma Minà, comme on dit de part chez nous, n’aurait pas admis que je livre plus tôt.

Quatre-vingt-ans, un âge carré comme la base d’une pyramide égyptienne. Mon arthrose me dit pourtant que ma mémoire survivra moins longtemps dans les rêves des hommes. Comme le narrateur de Plateforme, qui fit un tabac dans ma jeunesse, je suis bien certain aujourd’hui que l’on m’oubliera vite, très vite et que distinctions, rubans rouges sur les livres et autres coquetteries sont assez peu de mise dans un cercueil. Sans doute en attendant suis-je moins vaniteux qu’autrefois, peut-être ai-je appris à regarder une femme dans les yeux sans plus me contenter d’admirer les jolies paires de seins et les culs bien mignons qui passent dans ma vie, sans doute, cioncu cum’è una campana, plus sourd que C.S. Lewis se promettait de l’être en ouvrant Les Chroniques de Narnia, n’ai-je jamais été aussi sensible aux parfums, fidèle que je suis depuis des décennies aux notes citronnées d’Allure édition blanche et toujours aussi enivré par Tendre jasmin, que portait jadis la première femme assez déraisonnable pour m’accorder le paradis de ses faveurs les plus secrètes.

Quatre-vingt-ans et la certitude qu’en France, tout passe, fors l’Académie française et la danse dérisoire des quarante épées et soutanes résumant, siècle après siècle, le génie de la langue. Un temps, vers la trentaine, je rêvai de la dix-huitième lame, celle de Lacordaire, mais aussi celle de Pétain, celle de la Lune dans l’ancien Tarot de Marseille. Atteint par la maladie de la lune depuis l’adolescence, je trouvais, petit présomptueux, que la lame m’irait bien. Il y avait aussi Tolkien et Aragorn, les épées qui furent brisées… Je me fantasmais quelques semaines un talent propre à redorer le fauteuil tombé dans la honte absolue et donquichottais un combat qui ne parlait sans doute qu’à moi. Ma destinée fut bien plus modeste et bien moins officielle. J’aime à penser que je reposerai bientôt au champ d’honneur des gens de lettres qui n’ont pas fait partie des Grands et des Listes officielles. Quelque part dans le carré de Marie de Gournay, fille élective et peut-être amante de Montaigne (cela ne regarde qu’elle, cela ne regarde que lui) si l’on y veut bien de moi.


Quatre-vingt-ans. Il est temps de penser à partir. Regarder une dernière fois mon œuvre : Cargèse autrefois, par qui tout a commencé, Auguste, Les Larmes d’Azazel, Les chroniques de Laketown, Joachim, magie noire, L’Art de la valse, les Petits Papiers pour Serge qui seront posthumes. Tout le reste. Un peu de poussière, ou de sable, dans ma main et me revoici rue Davin, dans cette ancienne impasse qui, je l’ai appris très tard, doit son nom à l’ingénieur qui donna l’électricité à Ajaccio, préfigurant la catastrophe.

Nous sommes un samedi matin. J’ai quatorze ans depuis trois jours, le goût du zeugme et une permanente ridicule qui me permet d’échapper à l’obsession de ma mère pour la raie impeccable et stylée années cinquante. Je lis Le Pendule de Foucault sans comprendre grand-chose hormis (mais n’est-ce pas là l’essentiel ?) la morale du livre et le moyen de craquer l’ordinateur Aboulafia, qui inspirera plus tard les Bibliofiles (sic) Universels. Tolkien m’a déjà appris, trois ans auparavant, que la solution des plus grandes énigmes est absurdement simple quand on connait la réponse. Je sais désormais quelle est la réponse la plus inviolable à la question : « Tu as le mot de passe ? » mais vous, lectrices, lecteurs, ne le saurez pas avant de m’avoir quitté pour lire Eco, qui est bien plus savant que moi. Je livre le Masciarellu ce soir, ne soyez pas trop gourmand de sucre.

Le téléphone interne qui relie notre appartement du premier à celui de Minà au troisième sonne.

« Philippe, c’est prêt, si tu veux monter.

_ J’arrive, Minà. »

Quelle chance et qu’elle bizarrerie d’habiter pile deux étages en dessous de sa Minà ! Et qu’il plus est, objectivement, dans l’un des meilleurs immeubles d’Ajaccio… Dans les années dix-neuf-cent-cinquante, la mer venait caresser le rez-de-chaussée, ce qui faisait le désespoir de mon grand-père, de mon Missià, car les caves étaient régulièrement, pour ne pas dire constamment inondées. Missià ne jurait que par Coggia, son petit village dans le maquis au-dessus de la vallée du traitre Liamone, le fleuve paresseux, qui, selon les vieilles légendes, avait pactisé avec le Diable pour gagner la course à la mer. Le fleuve maudit qui, depuis, payait chaque année un noyé au Démon en guise de loyer. Peut-être par défi, le seul fils de Missià, mon oncle Constantin, encore enfant, se régalait d’Ajaccio. Il s’amusait à essayer de pêcher depuis le balcon du troisième. Bien sûr, il ne prenait jamais rien, mais cela ne l’empêchait pas d’essayer avec cœur et peut-être avec un certain goût des bêtises.

Autre temps, autre époque : quand un jour Constantin, dit Tino, arriva à la maison avec des notes de premier de classe, il s’entendit dire par son père : « Tu vois, mon fils, il n’y a pas de quoi bomber le torse. Quand tu fais courir dix ânes, celui qui arrive le premier, c’est toujours un âne. » Autre temps, autre éducation : Tino devint ingénieur des poids et mesures, peut-être pour prouver à son père qu’un âne pouvait peser aussi lourd et courir aussi vite qu’un pur-sang. Il m’a confié cette anecdote sur le tard, une fois seulement bien entamé pour moi l’âge d’homme, comme un vieux secret de famille : Missià, mort d’un cancer rare quand j’avais à peine trois mois, Missià, dont l’absence me fut toujours une blessure vive, n’avait peut-être pas toujours été le saint, le héros, l’instituteur à la Pagnol que je m’étais imaginé en lisant la tristesse infinie dans les yeux de sa veuve quand elle ne parlait de rien.

La rue Davin… nichée comme le quai 9 ¾ d’Harry Potter dans mon tendre Ajaccio. La plaque avait été arrachée depuis longtemps et jamais remplacée par la mairie. Comme point de repère pour les nouveaux arrivants, on signalait le Café-PMU des frères Buresi, qui qui ouvrait la rue et s’appelait tout simplement U Caffé comme le chat des publicités d’ING-Direct, avec l’essor de la banque sur internet, s’appelait en bon archétype le chat.

Le 9 rue Davin, troisième étage… Vue imprenable sur la mer, vue qui me donnait le vertige petit enfant, avec au loin la balise rouge guide-bateaux, qui elle-seule semblait ne pas tanguer quand j’imaginais le sol du balcon s’effondrer sous mes pieds, aspiré par le vide du rez-de-chaussée et de sa treille à guêpes où je cueillais le raisin plus que de raison tous les ans avec mon ami Marc, pour le plus grand bonheur de sa Minà à lui, la si gentille madame Miliani.

9 rue Davin, troisième étage… Le premier nid d’amour de mes parents, aux moyens modestes alors. Avant Cargèse et la prospère photo-librairie de ma mère, dont les bénéfices payèrent rubis sur l’ongle mes études à Marseille, Sceaux, puis ma première vie parisienne. Avant ce notaire providentiel aussi, « Si vous voulez, j’ai un appartement à vendre dans votre immeuble. Il y a beaucoup de travaux mais…. » La légende raconte qu’il n’eut pas le temps de terminer sa phrase et que mon père, en plein travaux au premier, se vit proposer par un passant jaloux quelques semaines après son achat de revendre cash son tout nouvel appartement. A d’autres…


Pour l’heure, il était temps d’aller manger. Ces déjeuners en tête-à-tête avec Minà n’étaient pas rares. Elle s’en faisait une joie et mes parents l’acceptaient très bien. Sans doute avaient-ils entendu parler du Masciarellu et l’espéraient-ils pour moi. Fier comme un petit philosophe, je prenais ces vieilles légendes de haut et après la rencontre, il était hors de question d’en parler. Ce point restera donc à tout jamais un mystère et c’est sûrement très bien ainsi : il n’y a que dans les mauvaises légendes que le conteur se croit obligé de tout expliquer.

Je montais avec empressement les deux étages, passant sans ralentir devant l’appartement du dessus, celui de nos amis les Stromboni, pour arriver deux étages plus haut à l’appartement miroir de Minà.

Immédiatement, je sus que quelque chose d’étrange allait se passer : elle parfois triste ou renfermée comme son île était là, pimpante, maquillée, sa mise-en-plis de la veille impeccablement sublimée par un sourire radieux qui éclairait jusqu’aux petites pommettes de son visage mince, ovale et ridé comme la Méditerranée un jour de douce pluie.

Elle ne portait ni ses chaussons marrons rembourrés et si confortables ni sa robe de chambre bleue-nuit matelassée de coutures dessinant des losanges. La robe de chambre « idéale pour ne pas se tacher » aurait dit ma mère. Au contraire, sa silhouette menue ressemblait à une icône de mode sortie d’un catalogue d’Afibel, Damart ou Femme actuelle, ses bibles. Je crois qu’elle avait, comme à son habitude des grands jours, mis un peu trop de parfum, quelque chose qui sentait la fleur d’oranger et me rappelait un de ses secrets de cordon bleu pour sublimer le gâteau au yaourt : râper une peau d’orange qu’elle avait mis à sécher au préalable. Autre temps, autre génération où rien ne se perdait.

Quand je repense à elle, au rouge à lèvres un peu trop vif qu’elle portait comme une jeune fille ce jour-là, mon cœur, inévitablement, se serre d’émotion : elle savait. Il allait venir et elle le savait.

« On ne mange pas à la cuisine ? Demandai-je à peine arrivé dans le hall et un peu ébloui par les couverts en argent qu’elle ne sortait jamais, les assiettes en porcelaine de Limoge et les verres en cristal offerts à son mariage par une vieille tante, Hyacinthe ou Lucie, je ne m’en souviens plus, hélas.

_ Micca oghje, o me figliulellu, pas aujourd’hui, mon tout petit, aller viens, j’ai fait des courgettes farcies. Ça va refroidir. »

Ces fameuses courgettes farcies étaient l’un de ses plats préférés. Quelque chose de tout simple, à peine ornementé de chapelure, qu’elle servait sans entrée, mais agrémenté du persil qu’elle faisait pousser elle-même sur sa terrasse et qui, assurait-elle, faisait toute la différence.

Puis vint le gâteau au yaourt, nappé bien épais de chocolat noir, découpé et nappé encore par le milieu puis constellé de paillettes multicolores. Le gâteau des grands jours. Sa recette était un mystère digne de Pagnol : quelque chose de très précis pour elle, mais alors de très confus pour moi. Quelque chose qui ressemblait dans mon esprit à : « Alors, tu prends d’abord un pot de farine, mais bien rempli, le pot, que ça déborde un peu, puis tu rajoutes un pot de sucre, mais juste à ras bord, et puis… » Moi qui avait joué Monsieur Brun enfant à la fête de l’école primaire, je me voyais devant elle dans le rôle de Marius, ahuri d’entendre son père César vanter les secrets de son cocktail magique, par l’enchantement duquel entrait magistralement, mais contre les lois de l’arithmétique, quatre tiers de liquide dans un seul verre. « Mais papa, c’est pas possible. Tu ne peux pas faire tenir quatre tiers dans un verre ! _ Eh couillon, puisqu’ils y sont ! »

Soixante-six ans après, je ne saurais plus reconstituer la conversation, qui devait être bien banale, ou plutôt qui masquait l’essentiel. Je n’ai jamais oublié par contre, les regards impatients de Minà sur la petite horloge posée comme un trésor sur le buffet, entre deux statues en bronze de fennec, souvenirs probables de l’Algérie de ses belles sœurs et d’un de mes grands-oncles ayant longtemps travaillé dans une grande banque de l’autre côté de la Méditerranée, un passionné du désert mort avant ma naissance. Minà attachait une importance extrême à mes bonnes notes au collège. Un vingt sur vingt était la rendait fière pour la semaine et rien ne la faisait plus rougir la veuve de l’instituteur que le mot « félicitations » sur un bulletin. Elle voyait grand pour moi, comme pour toute sa descendance. Je voyais de la magie en elle et dois certainement ce qu’il me reste de mémoire à ses poissons comme mon mètre quatre-vingt-cinq à ma foi dans sa soupe de légumes.

Enfin, ma part de gâteau savourée, j’eus tout juste le temps de débarrasser les couverts et de lui proposer d’essuyer la vaisselle, ce que je faisais toujours, voire de la faire, ce que je proposais régulièrement au risque de la fâcher (car cela la fâchait) qu’elle répondit, brûlant comme une enfant d’autrefois en recevant une orange à Noël : « Non, pas aujourd’hui, il m’a promis de venir. »

Je pressentais d’abord, sans trop y croire, à un oncle ou un petit cousin. Dotée d’un sens de la rancune pluridécennal et d’une mémoire infinie pour les vexations infimes, elle ne recevait le strict minimum, c’est-à-dire presque pas et cachait son jeu devant les membres de la famille qu’elle ne pouvait plus piffrer parfois depuis plus de trente ans. La comédie continuait mais je crois que personne n’était dupe.

« Qui doit venir ? »

Elle n’eut pas le temps de répondre. Soudain, le coucou du hall sonna pile une heure et la sonnette de la porte d’entrée retentit, parfaitement synchrone. Comme si quelqu’un, à la porte, n’attendait que ce signal.

« Il est ici, dit Minà d’une voix un peu tremblante. » Soudain, je me rendis compte qu’elle avait les larmes aux yeux, des larmes de joie, les mêmes que celles qu’elle avait eues à Coggia, je devais peut-être avoir cinq ou six ans, quand un homme que je ne connaissais pas était venu lui dire qu’il avait voté pour mon grand-père aux élections municipales. Que c’était lui qui avait peint sur le mur d’un bâtiment près du monument aux morts « Vive Mattei Joseph ! » en grande lettres vertes que l’on pouvait encore voir près de soixante ans plus tard, juste avant la disparition des arcs-en-ciel.

« Je n’aurais jamais cru ça de vous », lui avait-elle dit, tout simplement, avant, avec les mêmes yeux ensoleillés, d’ajouter un petit « grazie », un petit merci qui dans sa bouche disait plus que cent mots.

« Apre a porta, poursuivit-elle, ne le fait pas attendre.

_ Mais qui ?

_ U signore di i chjami, répondit-elle une nuance de respect religieux dans la voix. A l’époque, corse indigne, je ne connais pas le sens de ce mot, « l’appel », presque la vocation. Ouvre la porte, Philippe, spicciati ! Dépêche-toi ! Ces trois syllabes, par contre, je les connaissais bien. »

Un peu perplexe, me demandant qui pouvait être ce mystérieux seigneur, j’ouvris la porte d’entrée, que je ne verrouillais jamais quand je déjeunais chez Minà, et le vit.

Le premier trait physique qui me frappa chez lui fut son émouvante barbe de berger, impeccablement taillée en arc de cercle à la hauteur du col de chemise. S’y mêlait une broussaille blanche, sainte comme une auréole laïque, et un brun tacheté dans la moustache qui avait moins oublié le temps de sa jeunesse. La barbe lui mangeait les joues tout en restant très naturelle. Comme une évidence. Faite pour lui. Trois rides barraient son front telle une tiare de chair, signes d’une vie passée à s’étonner ou à s’émerveiller sans cesse. Ses yeux pétillaient d’un brun-vert. Ils me rappelaient les couleurs du maquis. Il avait le nez pointu, les cheveux aussi épais que la barbe, mais lisses, et coiffés en arrière dans une idée de raie vers la gauche. Je me souviens encore comme si c’était hier, de son habit de velours noir côtelé, sa chemise blanc cassé et des chaussures à l’ancienne mode, comme s’il allait inviter Minà à danser le tango ou le paso doble. Sa bouche, aux lèvres fines, disparaissait presque sous les poils de barbe et de moustache. Je ne la remarquais qu’en dernier.

« Bonghjornu, ô Marie-Jeanne.

_ Bonghjornu, ô Modeste, répondit-elle.

_ Tu sais pourquoi je suis ici ?

_ Quessa, a sò. Il a été sage, tu sais.

_ A sapemu. Je ne serais pas venu sinon.

_ Tu veux entrer, boire quelque chose ? J’ai du café frais et des canistelli aux figues et aux noix, comme tu les aimes.

_ Tu es gentille, Jeanne, mais ce petit bonhomme et moi, nous avons beaucoup à nous dire. Un’ antra volta. Je te promets.

_ Tu le promets ?

_ , avant la saint Jean-Baptiste.

_ Tu crois qu’il est prêt ?

_ Bien-sûr qu’il l’est. Simplement, il ne le sait pas encore. Aiò, tu diras à ses parents qu’il est à Pisciatello, avec Marc, chez son père. Ou qu’il est où tu voudras, je te fais confiance. Ce sera notre secret. Je sais que ses parents sont d’un naturel inquiet. Que son père ne croit ni aux fantômes, ni aux légendes. Pas comme toi.

_ Tu penses en avoir pour longtemps ?

_ Cela dépendra de lui. Allez, ne t’inquiète pas. Tu es toute pimpante, aujourd’hui, Jeanne. J’espère que je n’y suis pour rien. »

Elle ne lui répondit rien, mais baissa les yeux puis se tourna vers moi en me disant : « O me figliulellu, tu comprendras plus tard que c’est l’un des plus beaux jours de toute ta vie. Descends avec Modeste. C’est lui, le Masciarellu des légendes, celui que je te promets depuis que tu es en âge de parler. Ti tengu caru, o Filippu. Sois digne de l’honneur qu’il te fait, ajouta-t-elle en me poussant dehors malgré mon air ahuri. »


La porte refermée, j’entendis Minà actionner le verrou du haut à double tour, comme elle le faisait systématiquement dès qu’elle se trouvait seule. Elle ne tournait jamais le verrou du bas, qui avait été mal monté et nécessitait deux tours pour être efficace. « Qu’il y reste ! » s’était-elle écriée, mécontente du serrurier mais trop polie pour lui cracher qu’il avait fait du mauvais travail. Avec le recul, je crois qu’au fond, elle se sentait en sécurité deux étages au-dessus de sa fille. Elle n’avait même jamais songé à se faire équiper d’une porte blindée ou d’une serrure de sécurité comme l’avaient fait mes parents. « Tout est écrit » me répétait-elle souvent, fataliste, mais jamais triste sur ce point, et en tout ça bien certaine que si son heure était venue, une porte blindée ne lui serait d’aucune utilité. Elle ne me l’a jamais dit, mais je suis certain aujourd’hui qu’elle préférait garder l’argent de ses pensions pour me gâter, ainsi que tous ses autres petits et arrière-petits-enfants, ce qu’elle ne manquait jamais de faire aux moments-clés de l’année.

Qu’allait-il me dire ? Je n’y croyais encore qu’à moitié. C’était une comédie pour moi, un ami inconnu qui se prêtait au rite comme notre cousin par alliance Robert, dit « A.I.O.U. », s’était déguisé en Père Noël pour mes trois ans. Mais d’où sortait-il ? Je ne l’avais jamais vu, ni à la maison ni sur les photos de famille, même les plus anciennes. Et Dieu sait que maman prenait beaucoup de photos. Et de très belles. Il était là, devant moi et, pour être honnête, je dois avouer que je le prenais un peu de haut avec ses airs passés de mode. La riposte ne tarda pas. « Tu es vraiment très mal coiffé. » Ses tout premiers mots, sans mépris, prononcés comme s’il disait quelque chose de très drôle, furent : « Tu es vraiment très mal coiffé. » Je rougis, essayai en une seconde de tourner une réplique fulgurante. Il cligna des yeux puis me fixa, avec une attention toute particulière pour le haut de mon crâne. Une onde de chaleur me gagna, un sourire, une évidence. Il venait de prendre l’ascendant sur moi, en seulement six mots. Je baissais les yeux, fixait ses chaussures de danseur de tango, puis finit par lâcher un bouffée de rire comme un soulagement. Comme par enchantement, il m’avait convaincu. Je ne demandais qu’à écouter la suite. Il me tourna le dos et commença à descendre les marches. D’un petit signe de tête, il me fit signe de le suivre. Je lui emboitais le pas, déjà un peu enthousiaste. Il ne dit rien avant d’arriver au second et posa son index sur ses lèvres minces en passant devant la porte de mes parents, qui ne devaient rien savoir et, jusqu’à leur mort, n’en ont jamais rien su.

« Je parie que tu vas chez une grande chaîne en ville. Continua-t-il. Beaucoup de moyens, beaucoup d’argent, beaucoup de publicité, mais pas beaucoup de résultats. Pourtant, tu y vas parce que tu es persuadé de bien faire, d’être dans le coup, de faire comme tout le monde, d’être intégré dans ta classe. Tu achètes ce qu’ils ont à vendre et tu te fais avoir. » Il me regarda, sévère, pas tant envers moi qu’envers eux. Ralentissant son débit, il poursuivit. « Ils te vendent le fait qu’ils ont dépensé de l’argent et tu dépenses parce qu’avant toi ils ont dépensé pour que tu dépenses. Ils te vendent une adresse facile à retenir sur une rue que tout le monde connaît, ce qui n’a rien à voir avec l’art de coiffer. Ils te vendent le fait qu’ils paient un loyer élevé, que leur patron a déposé une marque et qu’ils ont dépensé de l’argent (il accéléra) pour avoir la possibilité de t’en faire dépenser. Ils te vendent le fait que leur marque est associée à des mannequins superbes alors qu’il n’y a pas de rapport entre la beauté d’un mannequin et l’art de coiffer. Ils te vendent le fait qu’ils vendent aussi des shampoings alors qu’il n’y a pas de rapport entre la conception chimique d’un parfum par un savant et l’art de coiffer d’un employé. » Il interrompit sa tirade le temps de hausser les sourcils, comme pour enfoncer le clou. Nous étions déjà arrivés au rez-de-chaussée. Ni une, ni deux, il ouvrit la porte principale de l’immeuble et d’un « Andemu » me poussa dans la petite cour privée occupée, à droite par la porte du garage Plaisant, propriétaire de tout le rez-de-chaussée et en face par le petit pavillon des Versini.

Ignorant pour l’instant le front de mer, le Masciarellu commença à remonter la rue Davin d’un pas vif. Je lui emboitai le pas, et, retrouvant un peu de mes esprits, tentais l’insolence pour le désarçonner, comme, bien des années plus tard, alors étudiant, je présumai de mes forces contre un maître de Tae Kwon Do, croyant, simple ceinture blanche, voir une faille dans son enseignement.

« Et vous, chez quel coiffeur allez-vous ?, lançai-je »

Il se retourna, me sourit, fixa de nouveau ma permanente, ce qui me fit rougir, et répondit :

« Je vais chez Nicolas, aux Cannes. Je parie que tu n’y as jamais mis les pieds. Je parie même que tu connais si peu ta ville natale que tu ne sais même pas où se trouve ce quartier. Depuis que Titi Figaro a raccroché les ciseaux, c’est à lui que je confie mes cheveux et ma barbe. Il faut savoir où le trouver. Il faut savoir le mériter. L’année dernière, ou il y a deux ans, je ne sais déjà plus, il a arraché son enseigne pour protester contre la nouvelle taxe de la municipalité Renucci sur les enseignes. Du coup, il était bien certain qu’on ne le trouverait plus par hasard. Et ça lui suffit. Il coiffe depuis l’âge de XXX ans. Il en a XXX aujourd’hui. Il n’a rien d’autre à te vendre que son art. Une coupe méticuleuse après l’autre. Et ça lui suffit. S’il se rate, il perd des clients. Mais, il n’en perd aucun et on vient des villages rien que pour lui.

_ Les femmes aussi ?

_ Aio, c’est un homme à l’ancienne : il ne fait qu’une chose, depuis des décennies, coiffer les hommes. Mais si tu veux garder cette tête bouclée, il y a sa collègue pour dames, juste à côté. »

Il continua à remonter la rue, me laissant me mordre les lèvres. Même sa foulée respirait la malice. Une fois de plus vaincu, je cédai :

« Vous pourriez m’y conduire ? Enfin, je veux dire, si je voulais changer de coiffeur ?

_ Era ora, c’est ta grand-mère qui va être contente : c’est la première chose qu’elle m’avait demandé de corriger chez toi. »

Presque arrivés au bout de la rue, nous croisâmes un homme au visage lumineux, cheveux courts et drus, barbe épaisse et dents du bonheur. Je l’avais souvent vu dans le quartier, sans savoir exactement où il habitait. Nous échangions des « bonjour » sans nous connaître. Le Masciarellu l’aborda, en arabe :

« Salam Aleykoum.

_ Wa Aleykoum salam, répondit-il au Masciarellu en lui rendant son sourire. Alors, c’est au tour du petit ? ajouta-t-il en m’adressant un clin d’œil appuyé, comme s’il était tout à fait au courant des vieilles légendes corses.

_ C’est son tour, mon ami, comme ce fut jadis le tien, répliqua le mystérieux Modeste d’un ton tout naturel, me révélant qu’u signore di i chjami n’arrêtait pas sa générosité à des histoires de sang, de souche, ou même de chrétienté. Tu l’as toujours ? ajouta-t-il.

_ Toujours ! Même en vacances ! Un menuisier a toujours un mètre sur lui, on ne sait jamais ce qu’il pourrait avoir à mesurer.

_ Tu as pourtant l’air bien fatigué pour quelqu’un en vacances.

_ Ne m’en parle pas. J’ai dû travailler jusqu’à hier pour finir un chantier. Travailler un vendredi… J’évite autant que je peux…

_ Jour de prières.

_ Toi tu nous comprends ! répondit le menuisier dans un sourire immense avant de se tourner vers moi. Alors, qu’est-ce qu’on va en faire de ce petit ?

_ Il n’est pas si petit.

Sentant le pire arriver, je m’empressais d’intervenir dans la conversation.

_ Je fais déjà un mètre soixante-sept. Ce n’est pas la peine de mesurer.

_ Et ton empan ? demanda le menuisier arabe.

_ Je ne connais pas ce mot, dus-je avouer.

_ C’est la longueur de l’écart maximal entre l’extrémité de ton pouce et celle de ton petit doigt à leur plus grand écart, expliqua le Masciarellu. Je ne crois pas que ta vocation soit la menuiserie, mais connaître son empan peut toujours être utile.

_ Connaitre un nouveau mot aussi, renchéri-je. »

Sortant un mètre pliable de sa poche, le menuisier me fit un petit signe de tête que je compris intuitivement. Je déployais ma main.

« Dix-sept centimètres !

_ Ça ne va pas être évident pour les multiplications, soupirai-je, dépité.

_ Tu vas encore grandir, me consola le menuisier, rangeant son mètre.

_ Et je ne crois pas que ta vocation soit mathématique, trancha le Masciarellu. »

Nous nous séparâmes après une chaleureuse poignée de main. Au bout de la rue, à la hauteur d’U Caffè, il prit à gauche. Nous passâmes devant cette vieille villa jaune terni, à l’évidence abandonnée ou habitée par un vampire artiste. A mon grand regret, il ne s’arrêta pas chez Grimaldi, le chocolatier.

_ Tu ne connais que trop leurs délices, me taquina-t-il. Je n’ai rien à t’apprendre en matière de chocolats italiens. Ni même en chocolats blonds.

_ Le chocolat chasse la magie des Détraqueurs, tentai-je une nouvelle fois de le piéger.

_ Quelques carrés de très bon chocolat peuvent chasser la tristesse, c’est vrai. Mais gare si tu commences à avaler des tablettes entières en cachette. La cachette, c’est ton ventre. Pour le moment, tu grandis, mais dans quelques années, à ce rythme, tu grossiras. »

Je rougis, démasqué et tentai de reprendre pied devant le traiteur chinois.

« Nous ne nous arrêtons pas à La Pagode non plus ?

_ Tu as une envie de nems au brocciu ?

_ Ils, ils en vendent ? Quelle drôle d’idée...

_ Une idée sage. Une idée de métissage. Tu es encore un peu jeune, Philippe. Plus tard, tu comprendras que les plus grands, les plus beaux mariages sont ceux où l’on épouse quelqu’un d’autre. Si possible de tout autre.

_ Ce n’est pas toujours le cas ?

_ Moins que tu ne penses. »

Nous poursuivîmes notre route sur le boulevard Albert Ier. Le Masciarellu marchait maintenant d’un pas tranquille. Près de la brasserie éponyme, il salua un motard casqué, botté et protégé par un blouson de cuir noir et épais. En bon joueur d’AD&D, je calculais aussitôt sa classe d’armure légère. Pendant ce temps, le motard releva la visière de son casque et j’eus la surprise de reconnaître mon dentiste, que je ne savais pas motard, trop timide pour discuter avec lui d’autre chose que des soins.

Le docteur me fit un clin d’œil, rabattit sa visière et démarra sa moto.

« Questu, je n’ai connu tout jeune, il ne devait pas avoir trois ans, commenta le Masciarellu.

_ Vous lui avez offert quelque chose ?

_ Bien-sûr : une boîte de cartouches d’encre bleue. Des Waterman.

_ Mais pourtant, son métier n’est pas d’écrire, aujourd’hui.

_ O Zitellu, l’encre, ce n’était pas pour écrire, mais pour faire des perfusions à son ours en peluche. Il manquait de poches de sang…

_ Mais un dentiste ne fait pas de perfusion.

_ Il commence par étudier comme s’il devait devenir médecin. Ce n’est qu’en étudiant qu’il s’est découvert un goût pour les problèmes de sculptures et les problèmes mécaniques que pose l’art du dentiste. Je n’ai pas eu à intervenir sur ce point. Il ne lui manquait que la pichenette initiale : la confirmation d’un adulte qu’il était né pour soigner son semblable. »

[…]

Arrivé sur les rochers, il s’arrêta, regarda longuement à sa gauche, en direction du Trottel et de la rue Davin, puis à sa droite, vers les îles Sanguinaires que l’on distinguait au loin. Puis, presque pour lui-même, il reprit la parole : « On vit vieux dans ma famille, très vieux, si vieux que l’on pourrait croire que nous défions la mort. Ce n’est pas vrai. La mort, nous l’aimons. C’est pour cela aussi qu’elle nous aime et qu’elle vient tard, presque à regret, trouvant toujours une proie facile, un salopard prioritaire, une victime au hasard, n’importe qui plutôt que de s’en prendre à nous. Mais à la fin la loi est la loi et il nous faut la subir comme les autres. On a tous sa manière de l’ignorer ou de l’attendre, la mort, Philippe, il faut que tu réfléchisses à cela : tu as l’âge, maintenant, même si certains te diront que c’est trop tôt. Ils disent toujours que c’est trop tôt. Ca l’énerve, elle, car elle entend, bien-sûr. Crois-moi, quand on parle d’elle, elle entend tout. Si tu savais, elle est belle comme un ange. D’ailleurs, c’est un ange, qu’il ne faut pas provoquer, désirer ou tenter. Elle est douce comme une femme et terrible comme un chat : libre, indépendante, mystérieuse, féline. Dieu lui-même ne sait pas quand elle va frapper, mais elle frappe toujours et jamais elle ne trahira son maître. On s’en fait un événement terrible, maudit. C’est une bénédiction. Comment pourrions-nous retrouver l’Eden sans elle ? Les jardins sont gardés par un ange invincible à l’épée de feu. Il faut être fou comme un mage noir pour croire que l’on peut forcer la porte. Azraël, lui, sait. Il entre où il veut et sort quand il veut : le privilège des chats. J’ai lu cette bande dessinée avec des petits hommes bleus, ces stroumphs comme il les appelle. Je la déteste. Azraël, le vrai Azraël, est beau d’une beauté infinie. Ce n’est pas le chat d’un sorcier stupide et ridicule, c’est le chat du Père en personne. Musset l’a bien compris quand il lui a rendu hommage. C’est pour ça, Philippe, qu’il est si grave d’abandonner un chat, comme Michel est un chien fidèle et Gabriel un moineau fragile. Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas, Philippe, et toute chose a droit à un infini respect, des asticots aux chats. Chez nous, de père en fils depuis des générations, nous aimons par-dessus tout les femmes et les chats, qui sont les deux faces d’Azraël. Il ne faut pas provoquer la mort, Philippe, et terrible est le châtiment des suicidés, pas de tous, tu comprendras tout à l’heure, mais désirer la mort pour la mort est une abomination, comme la défier en est une autre, car sa puissance est infinie et elle gagne à chaque fois, pour notre bien. C’est cela qu’il est le plus difficile de comprendre : elle gagne pour notre bien. J’ai connu un homme, autrefois, une force de la nature, autoritaire, tout de colère, voulant la gloire de Dieu comme un taureau veut tuer le matador. Il n’avait pas compris que l’on ne fait entrer personne au paradis de force et que le salut est proposé, mais pas obligatoire. Son cœur était malade et, à la fin, son cœur l’a tué. Il y avait en lui une telle puissance de volonté qu’il a refusé la mort et erre encore, invisible, sur les lieux de son travail, persuadé d’être à sa place et dans son rôle. C’est un esprit puissant, très puissant, une conscience du monde, mais il ne verra pas Dieu avant d’avoir accepté sa misère et son trépas. Une partie de moi l’admire et l’autre le traite de fou. La rouste de colère et d’offense à Azraël est terrible, comme une moutarde qui monte au nez de Dieu. Je ne voudrais pas être à sa place quand elle tombera. »

Il s’arrêta de nouveau un long moment et, malgré le reflet du soleil dans ses lunettes rondes, je voyais bien qu’il avait les larmes aux yeux, qu’il avait connu et aimé cet homme, qu’il aurait voulu lui dire que la colère est aussi un péché, le mettre en garde, mais qu’il ne l’avait pas fait. L’émotion me gagna de voir que même un Masciarellu pouvait avoir des remords et je cherchai en vain un mot juste, quelque chose qui soit plus beau que son silence. Derrière nous, quelque chose sembla soudain capter son attention et son visage s’éclaira comme de nostalgie. Je me retournai pour suivre son regard et vit un petit papillon blanc voleter, danser dans l’air. Le Masciarellu leva la main droite et courba son index comme un perchoir. A ma stupéfaction, le papillon vint s’y poser et interrompit le battement de ses ailes. « Bonjour, dit-il plein de tendresse. » Comme s’il comprenait le Masciarellu, le papillon battit deux fois des ailes. Il lui répondit en clignant deux fois de l’œil droit puis tendit son index et leva le bras d’un geste de fauconnier. Le papillon reprit sa danse. Le monde a tant changé depuis cette époque. Nous n’avons plus aujourd’hui de papillons sauvages, Azraël les a repris pour nous punir mais nous n’avons rien compris. Après tout, on peut bien se passer des papillons et des arcs-en-ciel, non ? Ca ne compte pas dans la croissance. Alors, à quoi bon s’inquiéter ? Le procès des cafards n’aura servi à rien.

Emerveillé de voir que le Masciarellu pouvait apprivoiser les papillons, je ne remarquais pas immédiatement son sourire et les ridules qui se formaient aux coins de ses lèvres. D’un geste qui voulait dire « Je sais que tu as vu, mais tu n’as rien vu, n’est-ce pas ? » il passa sa main dans mes cheveux, les ébouriffa, et poursuivit, rempli d’une force nouvelle, son discours sur la mort. « Il faut l’apprivoiser, me disait-il, comme un renard. On peut la défier, un peu, elle aime ça, à condition d’admettre d’entrée de jeu sa défaite totale. Les théosophes disent qu’Alekhine accepta le trépas à condition d’être maté par le pion tour dame de son adversaire au soixante-douzième coup. « Aucun problème. » a-t-elle répondu, avant de donner au génie une ultime et jupiterienne leçon d’échecs. C’est en mémoire de cette partie que la tombe d’Alekhine au cimetière du Montparnasse contient un échiquier disposé de telle sorte que l’on puisse jouer à deux sous son regard, mais pas contre lui. Après l’avoir connue, elle, il ne veut plus d’adversaire. La première fois que je m’y suis rendu en pèlerinage, il n’y avait qu’un fou isolé sur l’échiquier. Je l’ai placé sur la diagonale italienne, la préférée des débutants, me demandant qui, du mort, de l’amateur qui avait placé cette pièce ou de moi qui la déplaçait était le plus pris de folie… mais je ne suis pas un grand maître d’échecs. Je préfère regarder la mer. Tu vois, Philippe, je t’ai fait venir ici pour éveiller ton regard. C’est un lieu merveilleux, accessible, entre la vie et la mort. C’est ici que je lui ai demandé d’achever mon histoire. Quand elle m’aura prise, de m’accorder une dernière promenade, où que ce trouve mon cadavre, de venir, invisible, avec elle, une dernière fois dans les rues d’Ajaccio, voir au loin, puis dépasser la clémentine de la chapelle des Grecs, descendre ce petit chemin bordé de trèfles comme nous l’avons descendu, nous arrêter, regarder ensemble le Trottel et les Sanguinaires. Je voudrais que la nuit soit belle, qu’Orion brille au-dessus de la balise marine, et qu’elle m’embrasse sur les lèvres, du baiser d’un chat à son maître, du baiser qu’elle ne donne qu’à ceux qu’elle aime le plus et qu’elle ne tue qu’à regret, sentir ses lèvres, ses douces lèvres, et disparaître dans la Méditerranée. Je sais qu’elle le fera, elle accorde toujours les fantaisies raisonnables et regrette que nous ne soyons pas plus inventifs, plus poètes ou plus amoureux. La pensée de ce baiser d’amour m’aide à vivre et à accepter le fait qu’elle me le donnera quand elle l’aura décidé, ni plus tôt ni plus tard. Tu dois choisir ta fantaisie raisonnable, Philippe, chacun devrait choisir la sienne. C’est une partie de ton éducation qui n’a pas été faite et que Minà tenait beaucoup à ce que je complète. Allez, bien, partons maintenant. » Et nous reprîmes le petit chemin, passant de nouveau devant la chapelle des Grecs sans nous arrêter, délaissant pour l’instant la direction des îles Sanguinaires.

[…] Ses yeux pétillaient encore plus que les miens quand, la porte refermée, je lui dis, la voix remplie de merveilles : « Minà, je sais : je veux devenir écrivain. »



Le tombeau du père Gallo

 

C'était un être de lumière. Un petit homme tout simple, qui n'avait rien d'extraordinaire, sinon son extraordinaire gentillesse, son extraordinaire foi et sa totale humilité. C'était le Père Gallo, Joseph Gallo pour l'état civil, petit papa Gallo comme je n'osais pas l'appeler, le pensant pourtant très fort. Il a marié mes parents. Il m'a baptisé une nuit de Pâques au Sacré-Cœur à Ajaccio. J'ai servi sa messe toute mon enfance et mes premières années de collège avant de partir pour Marseille. On l'enterrait ce matin.

L'émotion qui m'étreint ce soir, et qui n'est pas un chagrin, me trouble plus que des larmes. Suis-je dans le deuil et le déni ? Une partie de moi me souffle que cet homme est vivant : immortel est le Père Gallo.


Il fait partie de ceux pour qui les caméras ne se déplaceront jamais : pas assez de spectacle, pas de citation choc, juste une vie d'amour. Vieillard, il était devenu tout blanc, non seulement de cheveux, mais encore de visage. On voyait bien qu'il n'y voyait plus guère, mais on le voyait lui, et on allait vers lui, petite silhouette trottinant le pré de sa paroisse. On l'embrassait avec simplicité, comme un petit papa, comme on devrait embrasser les icônes. Il ne vous reconnaissait pas toujours tout de suite, et sans doute parfois pas du tout, mais il se dégageait de lui comme une aura blanche, comme si Dieu lui-même habitait le quartier, comme s'il était présent en son Sacré-Cœur et que, loin d'en tirer orgueil, il vous demandait doucement de ne pas oublier Marie.

Je n'ai aucun souvenir de ses sermons, pas une phrase, pas un mot : sans doute parce que je les ai tous mangés et qu’ils font partie de moi, plus intimes à moi-même que mon propre sang.
Une fois, enfant, j'osais jouer avec son nom. Nous étions en retard, je lui dis : « Mon père, il faut y aller vite, au.... » , « Au Gallo ! compléta-t-il aussitôt de son rire doux et un peu chevrotant, qui ne se moquait pas du tout de moi, mais riait avec moi. »
Lors de ma profession de foi, un événement m'a marqué. La cérémonie avec tous ces collégiens en aube avait été répétée encore et encore. Pourtant, le moment le plus touchant fut improvisé : « Donnez-vous un signe de paix »... et tous les professants d'aller embrasser spontanément leur prêtre alors qu'on leur avait bien dit que tout devait se dérouler comme prévu.
Ce soir, je ne sais plus. A-t-il rejoint Adrien ? Intercédera-t-il pour nous, pour moi, un jour ? Ce n'est pas au sceptique, fût-il émerveillé, de le dire. Mais il peut sans la foi déposer une plume sur le tombeau d'un de ces petits hommes assez grands pour changer le monde.

Lu 128 fois Dernière modification le lundi, 22 novembre 2021 15:21
Philippe Perrier

Ancien journaliste littéraire pour Auteurs.net, Lire, L'Express, La Revue des Deux Mondes et RCF Corsica, métis corso-greco-mayennais, écrivain momentané. Co-auteur de "Cargèse autrefois ..." et "Cargèse autrefois... II" (Lacour), ainsi que d'"Ortelin, ficus bavard" (Leanpub).

Président Co-fondateur de quelquesplumes.info

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