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lundi, 13 décembre 2021 13:42

La surréaliste Itras By, épisode un

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L'édition francophone du jeu de rôles Itras By L'édition francophone du jeu de rôles Itras By 2d Sans Faces

Né en Norvège en 2008, Itras By est un jeu de rôle très réussi inspiré du surréalisme. Sa version francophone, sortie en 2018, nous vient de Suisse par les bons soins de 2d Sans Faces. Itras By, soit « la ville d'Itra », a pour cadre la ville portuaire imaginaire qui donne son nom au jeu, ville située dans une Europe de fiction durant des années 1910-1920 oniriques. Premier tour d'horizon et première lecture en attendant au moins une partie test en janvier.

Bienvenue au bord des songes, bienvenue sous la lune, dans la ville rêvée par la déesse Itra. Itra la lunaire a disparu depuis plusieurs siècles maintenant. Nindra, la déesse araignée et sa garde grise ont pris sa place. La vie continue. Votre vie. Peut-être êtes-vous un ouvrier bourru du port, dans le quartier de Black Bay, pestant contre le coût de la vie, un ouvrier criminel à ses heures, faut c'qu'il faut pour manger... et se venger des riches ; peut-être êtes-vous un élégant aristocrate de Mint Knoll, sans difficulté financière, amateur de parfums délicats et de chasse aux monstres méphitiques, l'un n'étant pas contradictoire avec l'autre ; ou bien un universitaire féru d'onirologie, plombier des âmes et fumeur d'opium au Dragon Bleu pour oublier ses propres cauchemars ; ou encore un singe philosophe assurant alternativement vacations au zoo et piges dans la presse locale pour boucler des fins de mois trop serrées ; ou bien peut-être un auteur génial, mais maudit, vantant son dernier roman plus frais que la concurrence le long de Book Street ; ou, que sais-je, un grand reporter à tête de renard, tellement en mal de scoop qu'il finit par en créer...


Fermez les yeux et imaginez...  Ici, l'ambiance oscille selon les quartiers entre foi dans le progrès et mélancolie alcoolisée... Ici, les fiacres le disputent au tram et aux premiers taxis à essence... ou à vapeur. Ici, il n'est pas toujours nécessaire d'avoir bu le verre de trop pour voir des fées vertes ou entendre chanter d'authentiques sirènes. Ici, la frontière du fantastique est nettement plus poreuse qu'ailleurs : croiser un homme à tête de buffle n'est pas plus extraordinaire qu'un homme trop grand, ou trop gros... et cela ne vous étonne pas. Près de la Tour de la Lune, cœur de la ville, la réalité est relativement stable... contrairement à ce que l'on peut trouver dans les Terres sauvages, hors des limites d'Itra, Terres qui pourraient rendre définitivement fous, ou définitivement riches les habitants assez téméraires pour oser y pénétrer. Voudrez-vous tenter de fuir tout risque dans cette rue qui n'existe que le Vendredi ? Explorer au contraire le Ghetto du Chaudron ? Préserverez-vous, mais est-ce seulement possible, votre demeure du cancer structural qui peut faire pousser... ou supprimer subrepticement fenêtres, escaliers et balcons ? Une chose est sûre : à Itras By, vous n'êtes pas au bout de vos surprises.

 

 

Fort d'une très élégante édition francophone sous forme d'un grand livre de 242 pages richement illustré en bichromie et couverture couleur ornée d'un vernis sélectif, Itras By (prononcez « bi » ou « bu » et non « baï », c'est norvégien, pas anglais ;-), se lit d'abord comme un cousin surréaliste du Guide de la Rome antique, bien connu des latinistes, ou des légendaires suppléments fantasy de Laelith, la ville sainte imaginée par le magasine de jeu de rôles Casus Belli. A la lecture, trois  grandes qualités de la description de la ville sautent aux yeux : d'une part, la richesse de l'imagination allant de pair avec le nombre de trouvailles potentiellement génératrices d'intrigues par page ; d'autre part, la cohérence de l’ensemble qui, quartier par quartier, lieux remarquables et personnalités uniques défilant les unes après les autres, ne forment qu'une seule ville. Enfin, la liberté et la générosité des auteurs qui encouragent le lecteur à faire d'Itras By sa propre ville, ratures, coupes et ajouts compris.


On se souvient que le surréalisme a beaucoup à voir avec la psychanalyse, avec une volonté de mettre à jour des créations disposant d'une ouverture de compas plus large que l'étroite raison de la conscience. Avec le rêve. Le coq à l'âne. Avec, pour parler comme Lautréamont, qui en fut un précurseur : « la rencontre fortuite, sur une table de dissection, d'une machine à coudre et d'un parapluie. » L'un des premiers jeux surréalistes, historiquement, consista, pour les joueurs, à enchaîner les mots sur un papier plié pour composer une phrase, à raison d'un mot par catégorie grammaticale, et sans connaître les mots des autres joueurs. La toute première phrase ainsi créée fut le célèbre : « Le cadavre exquis boira le vin nouveau. » Cette phrase, qui ne veut rien dire et a du sens à la fois, c'est un peu une des clés de voûte d'Itras By, un refrain qui sourd entre les lignes. D'ailleurs, les règles du jeu de rôles suggérant un petit rituel pour commencer et terminer les parties, ad libitum, je sens volontiers qu'à ma table, la partie se commencera par la phrase surréaliste : « Le cadavre exquis boira le vin nouveau. » et se clôturera par une phrase inédite comme : « Le cadavre exquis a bu le vin nouveau. »

 

 

Va pour les cadavres exquis, mais, appliqué au jeu de rôles, le surréalisme, à quoi est-ce que cela ressemble ?

 

D'abord à l'antithèse de : « Oui, mais avec la version 3.5 des règles, je te rappelle que mon guerrier mercenaire demi-orc de niveau 4, grâce à son atout « nerfs d'acier » et sa double spécialisation à la masse d'arme gagne +2 au d20 à son jet d'initiative un round sur deux et +1d8 de dégâts contre les armures de cuir et les cottes de mailles. » Si vous vous reconnaissez, comme rôliste aguerri, dans cette caricature un peu taquine, fuyez, Itras By n'est pas pour vous.

 

Pour les autres, les débutants qui voudraient se lancer sous la houlette d'un meneur de jeu expérimenté et pour les joueurs narrativistes, restez encore un peu, Itras By en vaut vraiment la peine. Pour ceux qui ne connaissent pas du tout, le jeu de rôles, ce n'est au fond qu'une version (un peu plus, quoique) adulte de : « On dirait que tu es le gendarme et moi le voleur. », un conte au coin du feu raconté à plusieurs (prévoir au moins trois joueurs et un meneur de jeu pour Itras By). Le jeu de rôles, ce n'est qu'un dérivé moderne de notre besoin profond, vital, d'entendre et de créer des légendes. Pour mémoire, la psychanalyse nous apprend qu'un bébé que l'on nourrit, mais à qui on ne parle pas, meurt. Un adulte sans imagination ne meurt peut-être pas, de suite, mais sa vie vaut-elle d'être vécue ?


Classiquement, dans un jeu de rôles, chaque joueur se glisse dans la peau d'un personnage principal et un meneur de jeu prend à sa charge un scénario, les personnages secondaires et la cohérence du jeu. Seulement, souvenez-vous, on parle ici non pas d'un jeu classique, dérivé de la fantasy, mais d'un jeu surréaliste.


Ainsi, tout d'abord, à Itras By, sur la feuille de personnage qui sert de guide au joueurs, pas de caractéristiques chiffrées, hormis l'âge du personnage. Du littéraire, du littéraire, du littéraire, des « aimants à intrigue », des liens avec des personnages secondaires, des liens avec les autres personnages, un historique, des « qualités dramatiques », des choses comme ça.


Ensuite, contrairement à beaucoup de jeux de rôles, pas de dés pour résoudre les actions incertaines ou clés dans l'intrigue, mais deux types de cartes. D'une part, des cartes dite « de résolution », inspirées du théâtre d'improvisation. Par exemple « Oui, et » : « Le personnage réussit, et accomplit plus que ce qui était attendu. Peut-être même un peu trop... » ou encore par exemple « Non, mais... » : « Le personnage échoue, mais une autre chose se produit, sans lien avec le but initial ». D'autre part, une série de cartes « imprévu » comme « Prosopopée » : « Des animaux, des objets ou des concepts abstraits se mettent à parler. Qui parle, et qu'ont-ils à dire ? » ou encore « Conscience » : «  Deux conseillers apparaissent, chacun sur l'épaule d'un des personnages (PJ ou personnage secondaire) présents dans la scène. Le temps s'arrête pendant qu'ils essaient de convaincre le personnage de leurs points de vue (opposés). Choisissez la personne qui recevra des conseils et les deux joueurs qui contrôlent les conseilleurs. ».


Ainsi, et enfin, contrairement aux jeux de rôles classiques, Itras By prend le risque de la narration partagée. Si l'on se souvient des cartes de résolution indiquées plus haut, ce n'est pas le meneur, mais par exemple le joueur trois, ou le joueur deux, qui résout l'action entamée par le joueur un. Le joueur un se contente de dire « J'essaie d'enfoncer la porte. » et c'est un autre joueur, désigné par le joueur un, qui interprétera le résultat de la carte de résolution. La narration partagée a lieu aussi durant les scènes, qui sont l'unité de compte (de conte ?) d'Itras By. Soit par exemple quatre joueurs incarnant des personnages de la garde grise qui enquêtent sur une drogue donnant successivement une ivresse de grande qualité, des prémonitions puis un hoquet sur plusieurs jours, ce qui est très gênant pour fréquenter les salles du dernier loisir à la mode : le cinéma muet. Le personnage d'un des joueurs, isolé, pénètre dans un entrepôt de Black Bay qu'il soupçonne de contenir un laboratoire de fabrication de cette drogue. Classiquement, le meneur de jeu devrait gérer la scène et les autres joueurs attendre patiemment leur tour, quitte à s'ennuyer un peu. A Itras By, au contraire, le joueur un continuerait d'incarner son garde gris, pendant que le joueur deux se verrait attribuer au débotté un rôle provisoire de gamin des rues guetteur, le joueur trois un rôle provisoire, le temps de la scène, de gangster à tête d'alligator et le joueur quatre un rôle provisoire de singe chimiste un peu dépassé par sa création. Et ainsi pour la majorité des scènes où, classiquement, les personnages non joueurs sont incarnés par le meneur de jeu. Le meneur se réservant ici les PNJ clés ou les indications clés à donner aux joueurs en narration partagée.


Les rôlistes les plus expérimentés crieront peut-être au fou et au partage en vrille automatique. Et entre fou et surréel, la frontière est en effet parfois mince. A Itras By, toutefois, il n'y a que l'écriture du texte source du jeu qui soit automatique (coup de chapeau au passage aux traducteurs qui ont dû avoir bien du fil à retordre pour traduire de l'écriture automatique). Pour contrer le n'importe quoi, Itras By pose deux grands commandements, deux « garde-fous » : d'une part : « Ne bloquez pas ». Le jeu demande en effet plus d'imagination que la moyenne, et, si l'on est à sec, on a le droit de se faire aider. D’autre part, mais cela on aimerait le voir inscrit dans le marbre pour tous les jeux et dans le réel : « Ne soyez pas un connard. » (sic). Ainsi, puisque l'anti-jeu est particulièrement plus facile à Itras By que dans d'autres jeux de rôles, il faut garder toujours à l'esprit que la narration partagée doit impérativement se faire en maintenant ce que j'appellerais, faute de mieux, une cohérence esthétique, voire un certain degré d'électricité. C'est le grand écrivain, et critique, Julien Gracq qui parlait d' « odeur de rose », d' « électricité » par opposition à la « mécanique » et reprochait, en substance, à beaucoup de critiques de s'agiter sur des questions, au fond indifférentes, de mécanique quand seuls le frisson électrique et la suavité du parfum lui importait. De même, la liberté beaucoup plus grande laissée aux joueurs de piocher dans la boîte à outils surréels (liberté qui peut dérouter certains joueurs même aguerris à d'autre jeux) ne doit jamais faire oublier que chaque ajout, conscient et au courant comme joueur de tout ce qui se passe autour de la table, doit se faire en respectant un seul « arc électrique » de narration. Comme un cadavre exquis, en somme, que l'on bâtirait consciemment à plusieurs.

 

 

Mais dans la pratique, est-ce que ça marche ? Est-ce le courant passe ? Peut-être pas, la réserve a été émise ailleurs et j'y souscris, avec un meneur débutant. Avec un meneur expérimenté, y compris avec des joueurs débutants, j'y crois. Les deux hilarantes parties filmées pour les éditions 2020 et 2021 du Rol'Event illustrent (comme jadis on prouva le mouvement en marchant) qu'avec des joueurs imaginatifs, Itras By dispose d'un très haut potentiel ludique. (Chapeau au passage aux joueurs et au meneur du studio 4D2, particulièrement à l'aise en plein direct face à la caméra.) Devant tant de bonheur de jouer communicatif, on ne peut donc que souhaiter, outre la diffusion et la renommée des règles de base, l'édition à venir de plus de cartes, de scénarios, plus de personnalités locales, haut lieux et autres bizarreries si attachantes, servis comme dans les règles de base par des illustrations à la fois oniriques et élégantes, qui font pour beaucoup dans le charme du jeu.


Pour conclure, et puisque je n'ai pas réussi à monter une table de jeu en décembre, rendez-vous en janvier pour au moins un retour d'un test mené par votre serviteur à partir d'un des deux scénarios fournis avec le livre de base. En attendant, il paraît que sur la colline de Church Hill, le Montmartre local, c'est également en ce moment l'époque des alcools hivernaux qui ravigotent et qui promettent de joyeuses fêtes à tous. Joyeuses fêtes, donc. Ainsi se clôt cette « plume », et, probablement, l'année de ce blog, car, et il est fort content de sa découverte, « Le cadavre exquis a bu le vin nouveau. » ;-)

 


Pour aller plus loin...


Version 1.1

Lu 230 fois Dernière modification le dimanche, 02 janvier 2022 10:32
Philippe Perrier

Ancien journaliste littéraire pour Auteurs.net, Lire, L'Express, La Revue des Deux Mondes et RCF Corsica, métis corso-greco-mayennais, écrivain momentané. Co-auteur de "Cargèse autrefois ..." et "Cargèse autrefois... II" (Lacour), ainsi que d'"Ortelin, ficus bavard" (Leanpub).

Président Co-fondateur de quelquesplumes.info

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